Midi ! Enfin la pause…La matinée a été rude : classer le courrier, rédiger quelques notes de service, répondre au téléphone avec le sourire, toujours avec le sourire-car « le sourire, ça s’entend, mesdames »- et endurer les ordres de la présidente en pleine phase maniaque. Ouf ! Quel bonheur de se détendre enfin !
Armelle m’invite chez elle avec Julien, le jeune stagiaire charmant et futé qui vient faire ses premières armes dans le monde impitoyable de la chaudronnerie, service logistique.
A la bonne franquette, Armelle prépare une salade, décongèle des steaks hachés qui crépitent dans la poêle. Chacun se sert un kir. On plaisante. Tout à coup, un hurlement écorché : « Ya quelqu’un ? Ya quelqu’un ? » On tambourine à la porte.
« Ah, non ! C’est pas encore ta voisine alcoolo », dit Julien, visiblement agacé.
« Je ne sais pas. J’espère que non…Je vais voir. » Armelle va ouvrir la porte : « Ah, c’est toi Monique ! ».
Et oui, c’est Monique. Elle travaille avec nous, Monique. Elle est passée au service de la communication depuis quelques semaines. Elle est chargée d’un nouveau projet concernant la mise en réseau des nouvelles technologies de frittage. C’est Monique, donc.
« Bâââh, j’pââââssais. Âh, vous êtes tous là. Bonjououour ! Je viens manger avec vououous. Je devais manger avec Valérie mais elle a annulé : elle a son beau-père qui a été hospitalisé. Moi, je déteste être seule au déjeuner, alors, je suis pâââssé voir si yavait quelqu’un. Hein ? » Et Monique s’assoit en bout de table. Ça…, c’est Monique.
« Je ne sais pas si tu connais Moni… » demande Armelle à Julien.
« Oulala ! Il faut que je vous raconte ce qui s’est passé ce matin avec madame Figier ! »
Le sourcil gauche de Julien tressaille.
« J’avais pris rendez-vous avec elle, donc ce matin, pour faire le point. Tu sais, au sujet du stage de formation au nouveau logiciel KRUDA. En fait, je le connaissais déjà. Même le formateur était é-pa-té. Il arrêtait pas de me dire : « Mais vous en savez plus que moi, c’est incroyable ! » Il a même voulu que ce soit moi qui anime une après midi du stage. Si, si ! Et puis, même un jour, j’avais mis les boucles d’oreilles en or massif- oui, massif- que Denis m’a offertes pour nos 25 ans de mariage, eh bien, il me dit, tout fort : « Comme vous êtes belle. Elle est intelligente et, en plus, elle est belle ! »
« Tu penses qu’il… » essaie Julien
« Oh, oui, c’est sûr. Je lui plaisais bien. » Ça…, c’est Monique. « Alors, je reprends mon fil »
« Et moi, un petit v… » retente Julien dont le sourcil gauche tressaute maintenant.
« Oui, alors, madame Figier, ce matin, elle entre dans mon bureau. Il était à peine 9 heures. Elle avait visiblement oublié que nous avions rendez-vous à onze. Elle passe pour me dire que dans mon compte-rendu, j’avais fait des erreurs de présentation. Tu vois le genre ? Je n’avais soi-disant pas bien tenu compte des nouvelles T.G. »
« C’est quoi les T… ? » demande Armelle l’œil rieur.
« Tu vois, moi, je fais toujours très attention à tout ce qui est présentation. Tu sais bien, du temps de Monsieur Collier, il répétait tout le temps : « Les présentations de Mademoiselle Walter-j’étais pas mariée à l’époque !- c’est de l’orfèvrerie ! De l’orfèvrerie ! »
« Je ne me sou… » balbutie Armelle, l’œil hilare.
« De l’or-fè-vre-rie » Oh, je le revois encore…Bref, je regarde mon travail, mais je savais bien que c’était impeccable. A 11 heures, je me présente à son bureau. Et là, elle était tout sourire. Elle m’a offert un thé, avec des petits gâteaux, et elle m’a félicitée. Elle m’a dit que mon rapport était excellent, agréable à lire, c’est tellement rare de nos jours. Les gens ont tellement de mal à bien rédiger. Elle ne m’a même pas parlé des soi-disant problèmes de présentation. Elle a bien dû se rendre compte que c’était elle qui s’était trompée. Elle m’a aussi dit qu ‘elle avait su ce qui s’était passé pendant le stage, mes facilités, non, elle a dit « mes performances » ; oui, c’est cela : « performances ». Du coup, elle m’a demandé de me charger de l’accueil des C.F.C.F »
« Des quoi ? » demande Armelle, l’œil toujours amusé.
« Les Conseillers Formateurs en Chaudronnerie et Frittage »
« Ah ! ce sont ceux dont personne ne… » dit Julien
« Ouh, je reprendrai bien un peu de salade, hein, Armelle ? », coupe Monique.
« Bien-sûr, tiens. »
« Merci. Et vous avez vu mon nouveau pull en dentelle ? Je l’ai acheté chez Complices, hier. J’ai dépensé des for-tu-nes. C’est incroyable tout ce qu’ils ont reçu pour la nouvelle collection. Alors, j’ai acheté ce petit haut en dentelle. Après il a fallu que j’achète le soutien-gorge invisible, spécial, parce que c’est trop ajouré. Tu vois, ça ferait vulgaire, sinon. Après, je suis passée chez Pied à terre. J’ai acheté une paire de nus pieds Kélian. Ils sont tressés, tu vois ? Ils sont jolis, hein ? Et je suis tellement bien dedans ! ! Et puis, Cathy a voulu une paire de baskets. Tu sais comme sont les jeunes ? Ils veulent que des marques. Rien à moins de 100 euros, pour des baskets…Enfin ! Là, je n’ai rien dit à Denis, et encore moins à ma mère. Elle penserait que je suis devenue folle. Ouh ! ! !…Ah, et puis ça y est. J’ai réservé le restaurant. Tu sais, pour les 45 ans de Denis. Oui, oui, oui. Mais, comme c’est très cher, on n’invite que des gens bien, hein ? Tu vois ?Le pharmacien ---------notaire----------fourchette---------Michelin-------cadeau--------»
Je n’entends plus très bien. Ma tête penche. Un petit morceau de camembert gît dans mon assiette. Armelle fait le café. Je regarde Julien, je regarde Armelle. Chacun me semble souffrir. Serait-ce la salade que j’aurai trop vinaigrée…ou… ? Je regarde Monique. Ses lèvres bougent, bougent toujours. Je me sers un verre de vin. J’en ai déjà un peu trop bu, je crois. J’entends comme des grondements. Je fixe Monique qui parle à Julien qui garde le sourcil gauche levé, signe d’une exaspération prolongée. J’élève mon sourcil droit en signe de compassion profonde. Je regarde Armelle, ses yeux sont toujours rieurs mais ailleurs. Je fixe la bouche de Monique. Je suis comme hypnotisée par toutes ses manœuvres labiales. Il me semble que ses lèvres gonflent à vue d’œil. Une bestiole a dû la piquer. Un médecin ! Il faut appeler un médecin ! Julien, portant blouse et masque vert, se lève, une ventouse à la main. Il renverse Monique au sol et lui plaque la ventouse brutalement sur ses lèvres en fusion. Armelle s’est précipitée sur elle et lui maintient fermement les bras. Monique fait des yeux ronds énormes. Affolée, elle agite ses jambes et tremble de tout son corps. Elle finit par se dégager et se relève, la ventouse toujours adhérente. Un homme entre violemment et crie « Moi, Denis, te sauver, toi, ma Monique ». Il la plaque au sol et tire d’un coup sec sur la ventouse qui vole dans un coin de la cuisine. Monique pleure : « Ohhh ! Deniiiiiis ! »
« Mathilde ? Un peu de café ? Mathilde ? », m’interpelle Armelle.
« Euh ! Pardon, oui, merci. »
Je bois avec plaisir ce liquide chaud qui va me sortir de ma torpeur. Une mouche tourne autour de nous. Elle se pose quelques instants sur les miettes de pain et reprend son manège désordonné. Tout à coup elle se pose sur la bouche en activité de Monique. Et elle tombe, à la verticale. Net. Ça…, c’est Monique.
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