Jeudi 9 juillet 2009

L'homme, en costume-cravate beige avec une chemise blanche, qui m'accueille à l'entrée de la grande salle est assez grand et très gras. Fort poliment, il me dit que je dois signer la feuille d'émargement qu'il tient à la main. « Prenez votre temps. Je vous laisse vous installer. » Je pose effectivement mes affaires, c'est-à-dire la grosse enveloppe contenant les 102 copies du bac de français et ma veste en laine-que je me félicite d'avoir prise car il fait froid en ce matin d'été- et je prends un stylo dans mon sac à main pour signer. « Vous voulez ma convocation ? » « Non, non, c'est inutile, madame, juste votre signature. » Ensuite il m' explique qu'il faut que je classe les copies par sujet et compte le nombre de dissertations, commentaires et sujets d'invention. Il faudra ensuite noter le détail sur une feuille qui circule. Cette demande vient « d'en haut », me dit-il. Ceci me permet de comprendre pourquoi les nombreux collègues arrivés avant moi ont tous sorti les copies de leur enveloppe et tournent les pages. L'idée, peu enthousiasmante, qu'ordre avait été donné de corriger chacun une copie de chaque exercice, disparaît alors avec soulagement de mon esprit. Il faut juste faire un travail de tri et de comptage. Ma voisine de droite me souffle dans un rire que je ne sais pas analyser (déception ? joie ? lassitude ?) : « Il n'y a que des commentaires ! » Oui, effectivement ma pile de commentaires grossit. Je suis d'ailleurs bien ennuyée pour gérer mes piles sur une si petite table. Je décide déjà de mettre la grosse enveloppe sous ma chaise pour gagner un peu de place et j'observe comment les autres s'organisent. Derrière moi, une collègue a carrément pris trois chaises en plus de celle où elle est assise. Chaque chaise reçoit donc à la place de l'habituelle paire de fesses, un commentaire ou une dissertation ou un sujet d'invention. Je me contente de faire deux piles sur la table et une bloquée entre mes seins et le plateau. Ça branle un peu mais je m'en sors plutôt bien. Ce qui nous donne : 1 absent - seulement- 75 commentaires, 15 dissertations, 11 sujets d'invention.

L'inspecteur, puisqu'il doit s'agir d'un inspecteur, déambule dans les rangées pour faire passer la feuille des décomptes, demande si tout le monde a bien émargé et nous prévient que nous allons incessamment passer à l'échange concernant la correction.

Il nous rappelle tout d'abord les titres et auteurs des extraits donnés à l'examen et nous dit clairement que les textes étaient difficiles. « Alors, vous avez tous dans votre enveloppe, vous l'avez sans doute vu, le corrigé national photocopié sur des feuilles saumon. » Effectivement, mon épreuve de tri et comptage finie, le bras gauche posé sur la grosse enveloppe que j'ai à nouveau remplie avec les 102 copies maintenant classées - premier progrès - je suis plongée dans sa lecture. « Il faudra donc avoir dit que ces deux textes sont caractéristiques d'une double représentation- et d'une double fonction - du spectateur au théâtre, mais ici unifiées et non contradictoires : il s'agit d'en faire un élément de la représentation, en obtenant son adhésion, tout en ne faisant pas confondre la scène et la salle. » Ces propos sont renforcés doublement car mis en italique et soulignés. Si c'est ce que l'on attend d'un élève de 15, 16 ans dont la priorité est de faire des maths, de la physique, de la svt, en plus de tchater, de rouler une pelle à la belle Emilie ou au beau Lucas...je crois la déception inévitable. Enfin, comme chaque année, on nous distribue un autre corrigé, plus simple, élaboré, nous dit-on, la veille, après lecture entre inspecteurs de quelques copies. Autrement dit, pour parler plus justement, on nous fournit un corrigé réaliste avec des indications de barème souples qu'il faudra appliquer avec « bon sens ». Avant la lecture du second corrigé, lui, sur feuilles blanches, l'inspecteur nous rappelle la nécessité de bien justifier la note mise car les cas de contentieux sont de plus en plus nombreux chaque année. « Et, croyez-moi, ce ne sont pas des choses simples à régler. Alors, évidemment, vous ne mettez aucun commentaire désobligeant sur la copie. » J'entends quelque part autour de moi  un « Du style ? » qui n'a pas atteint les oreilles de l'inspecteur. « Que des observations. D'autre part, si vous observez une rupture d'anonymat dans le sujet d'invention - vous savez, on voit de plus en plus de choses maintenant - vous le signalez. » Il s'exprime avec aisance et fluidité. Son visage est harmonieux sauf que l'ovale est indéfini, noyé dans la graisse du cou. Il joue finement avec les mots et sa main droite, il tourne et retourne son poignet, rapproche et écarte ses doigts. Il m'évoque un peu une danseuse arabe. « Alors, avant que nous n'entrions dans le détail, je tiens à vous rappeler les moyennes pour la section S. L'année dernière, nous avons eu 10, 1 pour l'écrit et 11, 3 pour l'oral. En 2007, 10,1 pour l'écrit et 11,5 pour l'oral. En 2006, 9,6 pour l'écrit et 11,3 pour l'oral...Alors, vous comprenez, - les jeux de main droite se font plus tortueux et plus intenses - il faut que cette bonne tendance se continue. Pensez à cette cible, 10,1 C'est un peu un principe. » 

Les échanges commencent sur la question qui est effectivement difficile à mon sens et qui porte sur des textes eux-mêmes ardus avec des effets de « mise en abyme », de théâtre dans le théâtre. Est-ce bien raisonnable de donner de tels extraits ? Ma voisine, juste devant moi, exprime tout haut ce que je pense un peu. Je ne vois que ses cheveux blonds rebiquants et sa veste orange en velours : « Excusez-moi d'intervenir et de faire part de ma colère face à un tel sujet. Un élève qui a travaillé toute l'année, qui a étudié et appris ses textes n'est absolument pas récompensé face à un tel sujet. Je trouve cela tout à fait scandaleux. » L'inspecteur, qui a hoché la tête plusieurs fois, lui répond : « Madame, je comprends tout à fait votre ressenti. Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt modéré dans mes jugements mais je reconnais que de toute évidence ce sujet est un sujet de spécialiste du théâtre. Maintenant, mon devoir de réserve m'impose de ne pas en dire plus. En revanche, vous pouvez bien sûr écrire pour que vos remarques remontent. » J'entends un « Mais on le fait à chaque fois et ça sert à rien. » Une sonnerie, entre ascenseur de luxe et avertissement SNCF, résonne. Je me dis qu'ils ont poussé le raffinement jusqu'à choisir une sonnerie mélodieuse dans cet établissement. Je regarde ma montre : il est dix heures. Je demande à l'inspecteur s'il peut nous expliquer comment sont choisis les sujets. Il dit : « C'est très compliqué. Ça passe par le ministère. » Avec son bras droit il a fait un grand moulinet. La sonnerie retentit à nouveau. Je n'écoute plus beaucoup. J'ai froid aux pieds et agite un peu mes orteils dans mes chaussures fermées. Je pense à Christine Lagarde, ministre des Finances, que j'ai vu, à la télévision, faire de la gymnastique avec ses jambes et ses pieds pendant une réunion. Elle a bien raison. L'inspecteur est passé à l'analyse du sujet de commentaire. J'attrape quelques mots : « vous modulerez », « du bon sens », « il faut être sage ». Je regarde à travers les baies vitrées. Les arbres feuillus bougent doucement. Ils nous saluent et nous sourient. Ils s'adaptent au souffle du vent, comme nous sans doute... La dame aux rebiquettes blondes repart à l'assaut. Je vois par moments et de profil sa grand bouche et sa peau blanche et veloutée. « Encore une fois, excusez-moi, je veux dire ma colère car, dans le référentiel de 1ère,on nous indique bien, concernant le théâtre, que l'on étudiera plutôt les formes mixtes modernes ou les formes complexes à l'époque classique puisque l'étude des formes classiques de comédie et de tragédie a été faite en 2nde. Donc, le sujet pénalise les élèves dont les professeurs ont respecté le programme. Ce qui est tout de même aberrant. » L'inspecteur à nouveau l'approuve : « Tout à fait madame. Encore une fois, je comprends, mais je ne peux que vous encourager à écrire pour faire remonter. » Une autre collègue aux cheveux courts et aux lèvres menues intervient alors : « Moi je dirai exactement le contraire. Je dis que l'on répète assez aux élèves qu'ils doivent utiliser leur classeur de seconde ! » Je rajoute à ma voisine : « Donc, tant mieux pour eux ! Ça leur apprendra à ces sales jeunes qui veulent rien foutre ! » Elle rit avec moi. Je regarde la femme blonde qui vient d'intervenir sèchement comme une maîtresse d'école et je me dis qu'elle n'a jamais voulu sucer une bitte. Ce qui est peut-être parfaitement faux. L'inspecteur ne dit rien. J'entends une voix de femme qui dit : « Oui, enfin le problème n'est pas là. On n'est pas ici pour critiquer le sujet mais pour savoir comment le corriger. » C'est Pavlov qui a parlé, je crois.

« Alors, maintenant, le meilleur est à venir : le sujet d'invention. » Tout le monde a compris l'antiphrase et rit. « Ça va être très compliqué à noter pour vous. » Je me dis qu'on y arrivera bien avec tout notre bon sens, notre sagesse et...la cible ! « Est-ce que l'on sanctionne un élève qui parlerait d'un décor pour une pièce qui elle-même n'existerait pas ? Après tout, il s'agit d'un sujet d'invention ! » L'inspecteur répond à ma voisine que, dans les copies qu'il a lues hier, les élèves avaient tous choisi des pièces réelles, sans doute celles étudiées avec leur professeur ; mais après tout, pourquoi pas ? Sa main droite s'affole. Il a libéré celle de gauche puisqu'il a posé le corrigé. Comme pénétré d'une pensée mystique, il lève ses mains plus haut que son visage. Il porte un objet imaginaire qui les empêche de se rejoindre. Il le porte précieusement et nous dit : « Vous trouverez quand même des petites choses dans vos copies. » Pendant qu'il nous remercie l'assistance se lève. « N'oubliez pas la cible. »

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Lundi 29 juin 2009

C'est une salle de bains blanche. Des pompons rose gansent le rideau en éponge blanche de la fenêtre opaque. Un grand miroir ovale, flanqué de chaque côté d'une applique en faux cristal taillé, s'incline légèrement au-dessus du lavabo blanc à colonne. Aucun objet de salle de bains n'est visible. Une armoire à trois portes et deux tiroirs permet de tout cacher.

Hélène est une petite fille blonde et maigre à la peau très blanche. Elle a de grands yeux verts et les ongles rongés au sang. Elle se gratte le cuir chevelu. Sa mère lui saisit brutalement la tête : « Qu'est-ce que tu as encore là dedans ? Tu n'as pas ramené des poux au moins ? » Hélène ne répond pas. Elle a la tête durement appuyée contre l'estomac de sa mère. Elle sent ses longs doigts maigres qui fouillent dans ses cheveux. « C'est encore tes fichues plaques qui reviennent. Il va encore falloir te mettre ce produit jaune qui salit toutes les serviettes ! Mon dieu, mais c'est pas vrai ! Mais qu'est-ce que c'est que ces oreilles ? » La mère hurle : « Mais c'est pas vrai celle-là qui ne se lave pas les oreilles ! Mais tu n'as pas honte ? » Elle prend un gant de toilette dans l'armoire le mouille et l'enduit de savon. Hélène n'a pas bougé. La mère saisit à nouveau sa fille et lui penche la tête et frotte l'oreille gauche avec vigueur. Elle fait de même avec l'oreille droite. Elle rince à l'eau bien chaude. Hélène ne dit rien. « Allez, file maintenant ! » Hélène s'en va.

C'est une salle de bains entièrement carrelée, blanche et rose, sans fenêtre, aux placards encastrés. C'est le jour où la mère nettoie l'étage des enfants. Elle a aspiré toutes les moquettes et nettoyé les sanitaires, la baignoire et le lavabo. « Mais qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes ? » Elle est devenue rouge et elle crie « Hélène ! Hélène ! Qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes hygiéniques dans la poubelle ? » Hélène a quatorze ans. Elle voit sa mère descendre l'escalier. Elle ne soutient pas son regard et en baissant les yeux murmure : « C'est moi, c'est moi. Mais, c'est rien, c'est rien. » La mère continue à descendre, la poubelle à la main. Sans un mot.

Dans la salle de bains blanche et rose entièrement carrelée, le miroir ovale a un tour de bois peint dans un dégradé de mauve et la porte ne ferme pas à clé. Hélène lave son buste. Elle n'a pas entendu la porte s'ouvrir. Elle voit la tête de son père, un homme au long nez et aux lèvres très fines, comme celles de sa femme. Elle repousse la porte. Mais il y a une force adverse puissante et un ordre crié « Mais, montre, montre ! » Hélène ne parle pas. Pas un son dans la gorge. Toutes ses forces sont dans ses bras. Elle tient la porte fermée avec une énergie qu'elle sent surhumaine. Plus rien. Hélène s'habille et se gratte dans la tête.



Hélène est une aimable et efficace pharmacienne de trente deux ans. Elle est la préférée de toute la clientèle âgée. « Elle est tellement gentille et dévouée. C'est un ange, cette petite ! » Depuis plusieurs mois, elle vit la plupart du temps dans la maison de son ami. Elle y a quelques rares affaires à elle : une tasse dans laquelle elle aime prendre son thé, des habits sur cintres, à l'étage, en bout de penderie, quelques livres et magazines. Ce soir, il y a du monde autour de la table. Une quinzaine de personnes bavarde et rit. Hélène est assise. Les autres femmes se dévouent volontiers pour débarrasser et changer les assiettes. Elle est lourde de nourritures et d'alcools comme souvent ces derniers temps. Elle va vers la cuisine pour prendre du sel et dit doucement à son ami : « Oh, tu fais fondre le chocolat avec de l'eau ? C'est encore meilleur, tu sais, avec du lait. » Il répond immédiatement : « Ne m'emmerde pas ! Je fais comme je veux. Et ne touche à rien ! » Elle retourne s'asseoir. Une morsure dans le cœur. Avec la musique, personne n'a dû entendre. « Comme c'est bon ! » Tout le monde se délecte. Assis à côté d'elle, il lui prend la main. Il l'embrasse. Les alcools se répandent dans le corps d'Hélène. Elle se sent lourde. Elle se gratte dans la tête. Certains invités partent. Elle monte discrètement se coucher.

Il finit de laver un verre. Elle descend, prête à partir pour se rendre à la pharmacie. « T'en fais une drôle de tête. Qu'est-ce qu'il y a, chérie ? » Dans un murmure, elle répond : « Rien. » Il crie : « Mais, tu ne peux pas parler plus fort, non ? On dirait qu'il y a un mort ici ! »  Elle a sursauté. « Et pourquoi tu as laissé la poubelle, là, hier ?  C'est pour me montrer que tu l'as vidée ? » Hélène prend la poubelle et sort de la maison. « Et, tu ne peux pas me répondre, bordel ? »




« C'est à  partir de là que j'ai su que je ne reviendrai plus. » La dame en face d'elle ne dit rien. « Depuis le début avec lui, j'étais comme dédoublée. Je savais que ça ne pouvait pas fonctionner vu son comportement mais je sentais qu'il m'aimait vraiment et ça me faisait tellement de bien. Et je l'aimais aussi...malgré... A chaque fois qu'il m'humiliait, j'étais paralysée comme avant... Je me revoyais, enfant, incapable de parler. Je me voyais même en cours de sport incapable de tourner autour de la barre asymétrique. Vous voyez de quoi je parle ? Quand il faut basculer en avant. Même le prof de sport m'avait fait descendre. Il avait dû être impressionné par ma blancheur de cadavre. Depuis plusieurs mois, je me demandais combien de temps encore j'allais tenir ...mendier de l'amour en quelque sorte. Je pensais souvent à cette phrase de Françoise Giroud : « Quand on a peur, on est faible. » C'est horrible d'avoir peur de tout... » Hélène a les yeux pleins de larmes.

-Mais, vous n'avez pas peur de tout, Hélène ! Vous avez juste peur de vivre seule, une peur complètement pathogène due à une mère totalement morbide... »  Elle soupire et se tait. Elle sourit.

« Vous vous rendez compte : j'ai mis trente deux ans à dire stop !

-Et tous ceux qui n'ont jamais compris, Hélène ?  »

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