Dimanche 4 septembre 2011 7 04 /09 /Sep /2011 18:36

tasse mois juillet Je pressentais que cela se passerait mal. Je suis arrivé chez lui dans la matinée. Il vivait principalement dans une pièce par laquelle il avait accès à sa chambre. C’était un lieu très doux, très chaleureux avec une lumière tamisée. Il n’aimait pas la lumière. Quand il travaillait, et surtout en plein été, il fermait les volets aux trois-quarts. Il cherchait toujours à reconstituer une ambiance vespérale. Le soir, c’était vraiment ce qu’il préférait. Il se sentait apaisé par la tombée de la nuit et la pluie aussi. Il prenait alors un verre d’alcool, un vieux Porto le plus souvent, et il arrivait à se détendre un peu. Surtout s’il pensait avoir bien travaillé. Parce qu’évidemment, comme tous les créateurs, c’était un travailleur forcené, exigeant, perfectionniste. Quand je suis arrivé ce matin-là il travaillait depuis l’aube. Il avait tous ses fétiches à côté de lui, sa tasse à déjeuner Royal Albert, celle avec les fleurs de myosotis uniquement parce que « myosotis » se dit « forget-me-not » en anglais, la montre aussi que je lui avais offerte pour ses trente ans… J’avais eu tort de repousser la demande que je devais lui faire. Bien sûr. Mais…comment dire ? J’avais manqué de courage les jours précédents et, la veille au soir, je n’avais pas eu le cœur de gâcher son repos. Alors, je me suis retrouvé au pied du mur avec le papier à lui faire signer avant midi. Nous avons parlé de son travail puis j’ai vite dit que je m’étais engagé en son nom à prêter le petit Morisot pour une exposition. Alors, voyez-vous, ce tableau était niché entre une bibliothèque et une tenture. Il a immédiatement levé les yeux, regardé le tableau et il s’est tourné vers moi, consterné. Je n’ai pas baissé la tête. Non. J’ai soutenu son regard que j’ai senti plein d’effroi. Je lui ai dit : « Nous l’avons déjà fait Adrien. Ce n’est qu’un prêt de quelques semaines. » Et il m’a répondu avec une voix blanche : « Mais tu ne comprends pas. Là, il va y avoir un espace là….Et je travaille, là, juste à côté… » Alors j’ai répété : « Il n’y aura aucun problème. Nous l’avons déjà fait pour d’autres toiles. » Je sentais qu’il était vampirisé par l’angoisse et je m’en voulais terriblement. Je l’ai consolé comme un enfant. Je lui ai dit : « Tu vas voir, je vais faire une photographie du tableau avec l’éclairage que tu souhaites et je la ferais développer sur une toile de la même dimension. Et on la mettra au même endroit ensemble… Et tu n’y penseras plus. » Je me souviens d’avoir caressé longtemps sa tête sur mes genoux pour qu’il s’apaise. J’ai passé tous les jours qui ont suivi avec lui dans l’appartement. Je sentais qu’il en avait besoin le temps d’absorber le choc. J’ai effectivement fait réaliser le tableau avec la photographie et nous n’en avons plus parlé. Il était pris dans ses nouvelles créations. J’étais là juste comme des points de suspension ou des traits d’union, je ne sais pas… Et comme d’habitude le succès fut au rendez-vous. Et quand j’ai récupéré le Morisot, je l’ai remis à sa place. Nous avons passé la soirée à l’admirer tous les deux. Je me souviens qu’il m’a dit « merci ». Non pas de l’avoir rapporté -de cela, il ne doutait pas ; la valeur financière ne lui importait pas et permettre à chacun de voir cette toile était pour lui une évidence… Il me remerciait juste de m’être donné tant de mal pour calmer sa douleur. Des moments similaires nous en avons vécu beaucoup d’autres. Oui, beaucoup. Et je dois dire que compatir à cette douleur en est une autre. Aussi.

Il se leva rapidement pour signifier que l’entretien était terminé.

Par Fraise - Publié dans : nouvelles
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Lundi 8 août 2011 1 08 /08 /Août /2011 18:40

images-copie-1  Il reprend un verre de whisky car il en a envie. Il sent moins son corps lourd et se laisse un peu aller dans le fauteuil. La voix sonore ponctuée de petits rires aigus, il discute avec François et Catherine. « Oh la la, mon frigo a complètement changé ! Il n’y a plus que des légumes, des légumes, des légumes et du poisson, du poisson et… du poisson. C’est simple, quand j’ouvre la porte le matin, j’ai l’impression de ne pas être chez moi. » Et il rit en reprenant une gorgée de whisky. « Tu n’as pas des glaçons, Catherine, s’il te plaît ? » L’hôtesse se lève tout de suite. François parle de son nouvel employeur. Il a enfin réussi à se rapprocher de Catherine. Il est content de ne plus passer ses nuits à l’hôtel. Cela lui devenait vraiment pénible. Catherine a rapporté les glaçons et Antoine en prend plusieurs. « Je te ressers ? » interroge François la bouteille levée. « Oh, oui, allez ! » répond Antoine en riant. Sa compagne vient de se glisser sur le fauteuil juste à côté du sien après avoir posé son téléphone portable dans son sac à main. C’est une belle femme à la mode, bronzée, la silhouette fine soulignée par un pantalon serré et de hauts talons. Ses longs cheveux noirs sont denses et brillants. « Moi aussi je veux bien un autre verre de rosé, s’il te plaît François. –Oui, tout de suite. - Et des glaçons ? – Oui, ils sont là, juste devant toi. » Elle regarde le bol : « Je peux avoir une petite cuillère pour les prendre ? Evidemment, les hommes, vous les avez pris comme ça. Ça ne vous traverse même pas l’esprit… » Antoine la regarde sans interrompre sa conversation avec François. Un bonjour enthousiaste et rieur se fait entendre depuis le fond du long couloir de l’appartement. Antoine reconnaît avec joie la voix de son ami d’enfance, son ami de trente ans. « Salut, mon Tinou – Salut, toi. » Ils s’embrassent affectueusement et bientôt trinquent en cognant leurs verres. Ils rient déjà et sortent leurs cigarettes. « Ha, on fume maintenant chez vous ? » Le ton est tranchant. Antoine a compris et se lève : sa compagne ne supporte pas la fumée de cigarette. Son ami le suit vers le balcon en lançant dans un grand éclat de rire : « Oh la casse-couilles ! » Elle reste de glace car elle sait bien qu’elle n’aura pas le dernier mot contre lui et encore moins contre eux deux. Depuis le salon, ils les entendent rire. Son verre à la main, qu’elle a large, presque masculine, elle discute avec Catherine. Ils reviennent hilares, simplement heureux, comme des enfants. Elle n’a pas décroisé les jambes. Antoine passe une main sur ses épaules sans qu’elle ne bouge. Il reprend son verre, les yeux vagues. Puis il suit la cambrure de son pied doré à elle. C’est la première fois qu’il a une femme aux jambes si longues et qui porte des talons aiguilles. Ça le flatte et ça l’excite. D’un geste brusque, il fait s’entrechoquer les glaçons dans son whisky.

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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