Mercredi 2 septembre 2009

C’est la fin d’une journée fatigante pour Paul. Il a grand ouvert une fenêtre et, basculé sur son fauteuil, il se grille une cigarette. Il prend soin de diriger la fumée vers l’extérieur. Il a le regard vide, les yeux perdus dans les nuages nicotiniques et le vert des arbres du jardinet. La lumière du dehors est belle. Il faudrait sans doute penser à partir en vacances. Le téléphone sonne au-delà du mur. Madame Berger accomplit sa tâche de secrétaire médicale avec un sens aigu et irréprochable du devoir. Paul a les yeux qui se ferment involontairement. Un visage souriant aux yeux verts et pétillants s’impose à lui. Il s’enfonce plus en arrière dans le fauteuil qui l’entraîne vers l’horizontale. Il entend frapper à sa porte. Paul, mollement, se redresse et tente de sortir de sa torpeur. D’une voix pâteuse il formule un « Oui, entrez ! » Il glisse le cendrier dans son tiroir de droite au moment où madame Berger entre. Paul remarque tout de suite sa mine épouvantable.

Madame Berger est habituellement d’une maigreur saisissante, peut-être 42 kilos pour 1mètre 65. Du coup, son visage est comme aspiré par ce manque de densité. Mais, là, Paul comprend qu’il s’est passé quelque chose. Son visage est froissé. Le sourcil gauche est particulièrement élevé laissant découvrir une paupière très irisée. Elle avance, comme toujours, telle une danseuse, prête à s’envoler. Elle se tient à un siège devant le bureau. Paul prend immédiatement l’initiative :

-Ca ne va pas madame Berger ?

Elle lève les épaules et murmure seulement un « oh » comme un hoquet.

-Mais, asseyez-vous, je vous en prie. Que se passe-t-il ?

Madame Berger s’assoit sur le siège-patient de droite. Elle a un kleenex dans la main gauche. Ses doigts sont très longs et fins avec des ongles impeccablement manucurés en vernis naturel et brillant.

-Dites-moi, l’encourage doucement Paul.

-Oh, docteur, je suis infiniment désolée de vous déranger.

-Mais, non.

-Je sais bien que vous êtes très occupé. Oh, et j’ai bien conscience que certains riraient de ce que je vais vous dire mais…

-Mais quoi ? Paul est un peu inquiet de son visage et de sa voix bouleversés.

-Mais…Oh, je sais, c’est idiot, mais…il nous manque un lapin.

Paul laisse la phrase se poser et enfonce ses ongles dans ses paumes pour ne pas pouffer. Il réussit tout de même à formuler « Ah, un lapin ? Un lapin du jardinet ? »

Il se lève et se met à la fenêtre ouverte. Il regarde les lapins et, effectivement, constate qu’il manque un lapin, le quatrième en partant de celui de gauche, qui était, d’après ses souvenirs, d’une grosseur moyenne. Appuyé sur le rebord de la fenêtre, Paul tend sa tête vers la droite et la gauche. Il balaye le jardinet du regard un immense sourire sur les lèvres. Il réalise que par le jeu des reflets dans les vitres, madame Berger pourrait identifier son début de fou-rire. Il rassemble sa concentration et se retourne vers sa secrétaire.

-Ecoutez madame Berger, ne vous laissez pas envahir par ce problème. Calmez-vous. Il n’y a aucun souci à vous faire.

-Oui, mais, vous vous rendez compte, docteur, qu’il s’agit d’un acte de malveillance, dans votre propre jardinet, et que, en plus, la famille des lapins est…

-Oui, oui, je comprends tout cela, mais, c’est peut-être tout simplement une farce d’un gamin du quartier. Je suis sûr que ce n’est rien d’autre. Je vais aller voir si on ne l’a pas simplement caché. D’accord ? Ne vous inquiétez plus.

-Oui, vous avez peut-être raison. Je reconnais que je m’affole souvent pour peu de choses, mais là…

Paul s’est levé pour suggérer à madame Berger d’en faire autant. Il la raccompagne vers la porte et doucement met sa main gauche sur son épaule gauche. Elle lui murmure encore un évanescent « Merci encore docteur et excusez-moi. Je suis désolée. ». Il renouvelle quelques paroles bienveillantes et referme la porte derrière elle.

Là, il respire enfin un grand coup pour se libérer de toute sa tension nerveuse. Bon ! Maintenant tu as un mystère lapin sur les bras, Paul, et t’as intérêt à le résoudre fissa si tu veux pas avoir à gérer la maxi névrose d’angoisse de la Chantal !

Plein d’entrain, Paul passe par la fenêtre pour accéder au jardinet et se dirige tout droit vers Panpan.

-Alors, toi, qu’est-ce que tu peux me dire ? Qu’est-ce que tu as vu ? Il est où ton pote ? 

Paul l’examine droit dans ses yeux de poterie. Il rit. Il marche dans le jardinet et regarde de tout côté. Il se baisse pour regarder sous le lierre retombant du muret. Rien. Il s’agenouille près du pied de lavande, un peu plus loin et, là, aperçoit le disparu bien caché sous les tiges. Paul observe le tableau. « Ah bah, te voilà le fugueur ! Bon, on a déjà résolu une partie du mystère. »

Paul regarde tout autour de lui, amusé. Une idée lui trotte dans la tête.

-Bon, on va aller prévenir madame Berger avant qu’elle ne décompense complètement.

-Hé, bonjour docteur ! Vous faites du jardinage ?

Paul se retourne et voit arriver Richard Cipron en costume cravate comme toujours.

-Ah, monsieur Cipron ! Bonjour ! Non, non, je ne jardine pas… Je mène l’enquête, répond-il d’une voix malicieuse.

-L’enquête ? Vous êtes flic aussi ? Je vous imagine mal avec les Méphisto, le flingue et les menottes !

Richard rigole.

-Mouais, vous avez raison. Je me vois très mal, moi aussi ! Non, c’est juste qu’on a été victime d’un déplacement de lapin, ma secrétaire et moi.

-Un quoi ?

Richard a les sourcils tout froncés.

-Hé oui ! Un déplacement de lapin…confirme Paul enjoué.

-Hébé  Je me demande si je fais bien de venir me faire soigner chez vous, moi ? lance Richard souriant.

-Bah, ça n’a pas l’air de si mal vous réussir, je trouve ! Vous me semblez aller un peu mieux. Je me trompe ?

Les deux hommes sont restés dehors : Paul toujours dans le jardinet et Richard sur le trottoir, accoudé à la barrière.

-Ouais. Enfin, ça, c’est vite dit…mais c’est vrai que je dors mieux.

-A la bonne heure ! Vous veniez pour une consultation ?

-Oui, je voudrais vous raconter quelque chose.

-D’accord. Faites le tour, j’arrive. A tout de suite.

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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Mardi 1 septembre 2009

-Bonjour madame. Asseyez-vous, je vous en prie.

Marielle prend place sur le fauteuil de gauche en face de Paul.

-Que puis-je faire pour vous ?

Marielle inspire fortement et répond dans un demi-sourire :

-J’étouffe.

Elle penche la tête. Paul attend.

-Je me sens oppressée.

Paul lui demande :

-Vous vous sentez oppressée. Vous avez déjà eu des problèmes cardiaques ?

-Non, il ne s’agit pas de cela.

Marielle regarde le docteur et le décor derrière lui : l’azalée blanche, le dictionnaire Larousse grand format décoré par Christian Lacroix, les deux fenêtres et le jardinet derrière, visible à travers les lamelles largement ouvertes des stores.

-J’étouffe dans ma tête. Je manque d’air à cause de certaines personnes de mon entourage qui me le pompent. Ce n’est d’ailleurs pas « certaines personnes », c’est une personne.

Paul a enlevé le stéthoscope autour de son cou et le pose sur son bureau. Il se sent pris par cette femme, ses mots, son rythme. Il prononce juste un « oui » d’encouragement qu’il regrette aussitôt : elle n’en a pas besoin.

-Il s’agit d’une collègue de travail que j’apprécie pour des tas de raisons mais qui est très envahissante, et, en ce moment, j’ai du mal à la supporter. Elle est trop agressive, résolument dans des jeux d’emprise. Je trouve que son positionnement s’aggrave. Je ne sais pas trop comment m’en défaire. Je ne voudrais pas me fâcher fortement avec elle mais il est incontestable qu’elle me devient toxique et qu’il faut que je trouve une issue.

Paul choisit de ne pas intervenir. Après un silence, Marielle continue :

-Je pense qu’elle ne va pas bien. Et son malaise s’exprime sur un mode agressif. Je ne tiens pas à en faire davantage les frais. Donc je viens vous demander un conseil. Madame Labalette, que je connais un peu, m’a dit le plus grand bien sur vous et la façon dont vous l’avez soutenue pendant l’épreuve qu’elle a traversée ; c’est pour cela que je suis venu vous voir.

Paul revoit immédiatement la peau de porcelaine de madame Labalette et ses yeux bleu délavés souvent débordés de larmes. Un mari mort brutalement d’une rupture d’anévrisme à 55 ans. Il se souvient de cette phrase : « C’est l’homme que j’ai le plus aimé dans ma vie. Personne ne m’a autant donné, ni humainement, ni sexuellement. » Et sa réponse : « On va faire ensemble de cet amour une force pour que vous continuiez à vivre, sans lui, joyeuse et sereine. Grâce à lui.»       

-Oui, je vois. Est-ce que je peux vous poser une question que vous jugerez peut-être indiscrète et à laquelle vous n’êtes pas tenu de répondre ?

Marielle le regarde dans les yeux et le visage impassible lui répond

-Oui, je vous en prie.

-Vous utilisez des termes et vous avez une analyse de la situation qui me font supposer que vous avez fréquenté des psychiatres ou psychologues ou psychanalystes. Est-ce que je me trompe ?

Marielle penche légèrement la tête sur la droite et amorce un sourire :

-Oui, effectivement, j’ai travaillé avec un psychiatre-psychanalyste qui est maintenant en retraite

-D’accord.

Marielle reprend :

-En fait, je me pose plusieurs questions : pourquoi je me suis laissé prendre dans les filets de cette femme ? Pourquoi est-ce que j’accepte de me laisser pomper l’air par elle ? J’ai la réponse à ces deux questions en réalité. Et je pense que la solution par rapport à cette personne est de lui dire clairement qu’elle me fatigue, et qu’elle doit respecter aussi mes opinions au lieu de toujours imposer les siennes.

Marielle sourit :

-Est-ce que j’aurais trouvé la solution, docteur ?

Paul est plongé dans ses yeux verts et lui sourit aussi :

-Bah, je crois bien. Vous n’avez aucune raison de la subir. Lui verbaliser le problème me paraît être l’option la plus raisonnable et une forme de délivrance pour vous. Et je vous sens suffisamment fine pour le faire sans emphase, avec justesse. Ce que je crains, ce sont les conséquences car, comme elle ne va pas bien, elle risque de s’énerver encore plus, d’être plus agressive. Et il s’agit de votre lieu de travail…

-Oui, je suis d’accord avec vous, je pense qu’il y a un risque mais de toute façon je refuse de continuer à faire les frais de sa violence présente. Je ferai face.

-C’est bien. Vous êtes claire avec vous-même. Et je pense que vous avez raison : personne n’a à subir un tyran.

Paul se lève :

-Je vais quand même vous prendre votre tension et écouter votre cœur, si vous le permettez.

-Bien-sûr.

Paul pratique les examens rituels pendant que Marielle scrute l’espace extérieur entre les lamelles des stores. Paul a repéré son centre d’intérêt.

-Vous aimez les lapins, docteur ?

Paul rit :

-Oui, sans doute. Mais, en l’occurrence, les lapins que vous voyez sont à ma secrétaire. Elle y tient beaucoup.

-Il vous arrive de leur parler ?

Paul se retourne vivement vers Marielle :

-Oui, tout à fait !

-Et ils ont un nom chacun ?

-Bah, j’y travaille mais je suis resté bloqué à Panpan. C’est pas très original, je vous le concède !

Paul rajoute, dans l’élan joyeux d’une urgence : 

-On pourrait peut-être en trouver d’autres ?

Marielle a l’œil amusé :

-Pourquoi pas ?

 

 

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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