C’est la fin d’une journée fatigante pour
Paul. Il a grand ouvert une fenêtre et, basculé sur son fauteuil, il se grille une cigarette. Il prend soin de diriger la fumée vers l’extérieur. Il a le regard vide, les yeux perdus dans les
nuages nicotiniques et le vert des arbres du jardinet. La lumière du dehors est belle. Il faudrait sans doute penser à partir en vacances. Le téléphone sonne au-delà du mur. Madame Berger
accomplit sa tâche de secrétaire médicale avec un sens aigu et irréprochable du devoir. Paul a les yeux qui se ferment involontairement. Un visage souriant aux yeux verts et pétillants s’impose à
lui. Il s’enfonce plus en arrière dans le fauteuil qui l’entraîne vers l’horizontale. Il entend frapper à sa porte. Paul, mollement, se redresse et tente de sortir de sa torpeur. D’une voix
pâteuse il formule un « Oui, entrez ! » Il glisse le cendrier dans son tiroir de droite au moment où madame Berger entre. Paul remarque tout de suite sa mine épouvantable.
Madame Berger est habituellement d’une maigreur saisissante, peut-être 42 kilos pour 1mètre 65. Du coup, son visage est comme aspiré par ce manque de densité. Mais, là, Paul comprend qu’il s’est passé quelque chose. Son visage est froissé. Le sourcil gauche est particulièrement élevé laissant découvrir une paupière très irisée. Elle avance, comme toujours, telle une danseuse, prête à s’envoler. Elle se tient à un siège devant le bureau. Paul prend immédiatement l’initiative :
-Ca ne va pas madame Berger ?
Elle lève les épaules et murmure seulement un « oh » comme un hoquet.
-Mais, asseyez-vous, je vous en prie. Que se passe-t-il ?
Madame Berger s’assoit sur le siège-patient de droite. Elle a un kleenex dans la main gauche. Ses doigts sont très longs et fins avec des ongles impeccablement manucurés en vernis naturel et brillant.
-Dites-moi, l’encourage doucement Paul.
-Oh, docteur, je suis infiniment désolée de vous déranger.
-Mais, non.
-Je sais bien que vous êtes très occupé. Oh, et j’ai bien conscience que certains riraient de ce que je vais vous dire mais…
-Mais quoi ? Paul est un peu inquiet de son visage et de sa voix bouleversés.
-Mais…Oh, je sais, c’est idiot, mais…il nous manque un lapin.
Paul laisse la phrase se poser et enfonce ses ongles dans ses paumes pour ne pas pouffer. Il réussit tout de même à formuler « Ah, un lapin ? Un lapin du jardinet ? »
Il se lève et se met à la fenêtre ouverte. Il regarde les lapins et, effectivement, constate qu’il manque un lapin, le quatrième en partant de celui de gauche, qui était, d’après ses souvenirs, d’une grosseur moyenne. Appuyé sur le rebord de la fenêtre, Paul tend sa tête vers la droite et la gauche. Il balaye le jardinet du regard un immense sourire sur les lèvres. Il réalise que par le jeu des reflets dans les vitres, madame Berger pourrait identifier son début de fou-rire. Il rassemble sa concentration et se retourne vers sa secrétaire.
-Ecoutez madame Berger, ne vous laissez pas envahir par ce problème. Calmez-vous. Il n’y a aucun souci à vous faire.
-Oui, mais, vous vous rendez compte, docteur, qu’il s’agit d’un acte de malveillance, dans votre propre jardinet, et que, en plus, la famille des lapins est…
-Oui, oui, je comprends tout cela, mais, c’est peut-être tout simplement une farce d’un gamin du quartier. Je suis sûr que ce n’est rien d’autre. Je vais aller voir si on ne l’a pas simplement caché. D’accord ? Ne vous inquiétez plus.
-Oui, vous avez peut-être raison. Je reconnais que je m’affole souvent pour peu de choses, mais là…
Paul s’est levé pour suggérer à madame Berger d’en faire autant. Il la raccompagne vers la porte et doucement met sa main gauche sur son épaule gauche. Elle lui murmure encore un évanescent « Merci encore docteur et excusez-moi. Je suis désolée. ». Il renouvelle quelques paroles bienveillantes et referme la porte derrière elle.
Là, il respire enfin un grand coup pour se libérer de toute sa tension nerveuse. Bon ! Maintenant tu as un mystère lapin sur les bras, Paul, et t’as intérêt à le résoudre fissa si tu veux pas avoir à gérer la maxi névrose d’angoisse de la Chantal !
Plein d’entrain, Paul passe par la fenêtre pour accéder au jardinet et se dirige tout droit vers Panpan.
-Alors, toi, qu’est-ce que tu peux me dire ? Qu’est-ce que tu as vu ? Il est où ton pote ?
Paul l’examine droit dans ses yeux de poterie. Il rit. Il marche dans le jardinet et regarde de tout côté. Il se baisse pour regarder sous le lierre retombant du muret. Rien. Il s’agenouille près du pied de lavande, un peu plus loin et, là, aperçoit le disparu bien caché sous les tiges. Paul observe le tableau. « Ah bah, te voilà le fugueur ! Bon, on a déjà résolu une partie du mystère. »
Paul regarde tout autour de lui, amusé. Une idée lui trotte dans la tête.
-Bon, on va aller prévenir madame Berger avant qu’elle ne décompense complètement.
-Hé, bonjour docteur ! Vous faites du jardinage ?
Paul se retourne et voit arriver Richard Cipron en costume cravate comme toujours.
-Ah, monsieur Cipron ! Bonjour ! Non, non, je ne jardine pas… Je mène l’enquête, répond-il d’une voix malicieuse.
-L’enquête ? Vous êtes flic aussi ? Je vous imagine mal avec les Méphisto, le flingue et les menottes !
Richard rigole.
-Mouais, vous avez raison. Je me vois très mal, moi aussi ! Non, c’est juste qu’on a été victime d’un déplacement de lapin, ma secrétaire et moi.
-Un quoi ?
Richard a les sourcils tout froncés.
-Hé oui ! Un déplacement de lapin…confirme Paul enjoué.
-Hébé Je me demande si je fais bien de venir me faire soigner chez vous, moi ? lance Richard souriant.
-Bah, ça n’a pas l’air de si mal vous réussir, je trouve ! Vous me semblez aller un peu mieux. Je me trompe ?
Les deux hommes sont restés dehors : Paul toujours dans le jardinet et Richard sur le trottoir, accoudé à la barrière.
-Ouais. Enfin, ça, c’est vite dit…mais c’est vrai que je dors mieux.
-A la bonne heure ! Vous veniez pour une consultation ?
-Oui, je voudrais vous raconter quelque chose.
-D’accord. Faites le tour, j’arrive. A tout de suite.
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