Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 16:30

blanc.jpg Elle s’est assise à une table au fond du café, loin de la lumière dure que déverse la fenêtre. Elle ne connaît pas l’endroit. Personne ne devrait lui parler. Juste quelques mots pour prendre la commande : un grand café avec un pot de lait si c’est possible ? Oui, bien sûr Madame ! Peu de monde dehors, juste quelques corps qui passent couverts d’épais manteaux, d’écharpes et de bonnets. Elle tire sur les manches du sous-pull pour cacher ses doigts que la chaleur de la pièce fait rougir et gonfler. C’est le froid qui l’a fait entrer là dans ce café banal où le serveur range des bouteilles de jus de fruits et sert des cafés au comptoir pendant qu’un livreur décharge des caisses de plastique gris. Elle sent à nouveau son visage que le froid avait anesthésié. Elle verse un peu de lait dans la grande tasse et le mélange doucement. Elle voudrait une tartine épaisse, grillée, encore tiède avec du beurre salé et un soupçon de confiture d’abricot et d’orange. Ça serait bon. Elle l’imagine avec une vraie joie. Elle la tremperait un peu dans le café au lait et la mangerait lentement. Mais il est loin le temps où l’on demande ce que l’on veut. L’a-t-elle jamais connu ? Toujours aux aguets à surveiller ce que la mèreveut ou voudrait, à anticiper pour éviter les fureurs. C’est loin, très loin et sans rancœur avec juste quelque chose de triste qui monte parfois et qui passe. C’est sans doute difficile pour tout le monde d’exister, d’exister dans la durée avec tous les autres dans la tête. Elle ajoute encore un peu de lait. Le livreur remet ses gants noircis et saisit les caisses vides. « A vendredi Jeannot ! Bonne journée, messieurs dames ! » Elle le suit des yeux. Agir. Agir… Malgré le froid… Elle regarde sur la table les rectangles de sucre qu’elle a ôtés de la soucoupe. Dans la contemplation blanche.

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 15:42

Toi

lune

 

Devant la glace il ajuste son chapeau melon et met ses gants. L’image est celle d’un vieil homme élégant et gentil, qu’on n’arrive pas à imaginer en colère-peut-être ses lèvres douces et larges encore qui dessinent un sourire permanent et son regard bleuté derrière de petites lunettes rondes et claires. Il ouvre et referme délicatement la porte de l’appartement et descend les escaliers avec lenteur. L’ascenseur est installé depuis longtemps mais il n’aime pas cette petite cage métallique. Il prend son temps et suit la courbe gracieuse de la rampe en bois ciré. La concierge frotte le sol du porche. « Bonjour Monsieur Pontevilla ! Vous allez bien ? Il fait encore bien froid ce matin ! » Il la salue aussi en soulevant légèrement son chapeau. « A plus tard ! » Le bruit du boulevard, la lumière blanche et glaciale d’un matin de janvier. Il attend pour traverser et pense qu’il faut aussi acheter des citrons pour le thé d’Elia. Il entre dans la boulangerie de Madame Verdin : « Bonjour Monsieur Pontevilla ! Qu’est-ce que je vous sers ? » Le jeudi le boulanger fait des madeleines et des financiers. Il en prend un peu de chaque pour Elia et pour lui. L’épicier à côté a des citrons sur son étal et, dans la vitrine du fleuriste, une couleur et une forme l’attirent. C’est une azalée rose vif en forme de grand cône. Il ne peut détacher son regard et le fleuriste déjà la roule dans un simple papier kraft « Vous connaissez le secret ? Toujours un peu d’eau au fond du cache-pot. L’azalée n’aime pas la chaleur et adore l’humidité ! » Alberto refait le chemin inverse. « Vous voilà bien chargé dès le matin ! » lance la concierge. « Oh les belles fleurs ! » « Merci ! C’est pour ma femme. Elles vont lui plaire je pense. ». La concierge se fige un moment. « Oh oui. Oui bien sûr ! Bonne journée Monsieur Pontevilla ! » Il prend les escaliers et monte les six étages. Parfois il s’arrête et hume le parfum des madeleines ou regarde un bouton de fleurs. Elles ne sont pas de ce mauve qui avait tant plu à Elia la dernière fois mais il n’y en avait pas d’autres. Et le rose est beau, elle l’aimera sûrement. Il entre dans l’appartement et pose ses courses sur la grande table blanche de la salle à manger. Il accroche son chapeau et son manteau sur la patère. Lune vient se frotter contre ses jambes, il la caresse entre les deux oreilles. Il allume la radio et l’éteint. Il préfère la musique ce matin. Il réchauffe ses mains au-dessus du gaz. L’eau grésille dans la casserole. Il a mis sur la table leurs deux tasses sur leur soucoupe et disposé les gâteaux sur des petites assiettes. Tout est là et tout est beau avec l’azalée royale à l’arrière-plan. Il s’assoit à la table. Il regarde la chaise vide et la tasse à sa droite. Des larmes lui viennent. Lentement. Elia ne viendra pas. Il parcourt des yeux les murs de leur vie : des livres, des peintures, des photographies. Deux vies entières à lire, à comprendre, à réfléchir, à écrire. Et rien pour le consoler maintenant. Pas une ligne.

Lune, elle, est montée sur la table. Elle ronronne très fort et frotte son visage contre le sien. Il pleure en silence et caresse le petit être. Il finit par s’asseoir sur le fauteuil et remet la radio. On y discute au sujet de Baudelaire. Il écoute, vague. Lune s’est mise en boule sur ses jambes. Il ferme un peu les yeux et se réchauffe au soleil de la fenêtre. Elia est là. Elle est assise à la table. Elle contemple l’azalée et la table dressée. Elle ôte le petit dôme doré d’une madeleine et le déguste. « Alberto, tu es merveilleux ! Tu sais ?… Je donnerais toute la littérature pour t’avoir rencontré. Tu le crois ça ? »

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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