Samedi 7 juin 2008

    Nous étions en plein cours de philo avec Madame Thomas qui nous parlait de l’en-soi et du pour-soi, et j’étais partie bien loin, dans un univers primitif où les livres n’existaient pas encore, quand l’irruption du sous-directeur accompagné d’un échalas me tira de ma rêverie.

    Sur un signe, toute la classe se leva. Pendant que certains nous rebattaient les oreilles de l’indignité du grégarisme et de la nécessité de développer son libre arbitre, d’autres nous menaient à la baguette. Ainsi allait le monde en ce temps-là…

-         Asseyez-vous, mes chéries, nous sussura l’échalas.

    Et dès ce moment, je me pris à le haïr. Il y avait dans sa physionomie je ne sais quoi de patelin qui me hérissait le poil.

    Dans mon rêve éveillé, j’étais louve.

    Nous nous assîmes donc et Madame Thomas continua son cours, tandis que je repartais pour une chasse au fin fond des bois, chasse à l’homme, cette fois.

    J’avais à peine franchi un vallon, flairant la chair fraîche, qu’un léger brouhaha dans la salle interrompit à nouveau mes aventures : l’échalas avait tout bonnement pris la place de l’enseignante et nous bombardait de questions, tandis que Madame Thomas, debout à côté du bureau, les bras ballants, arborait la mine contrite d’une collégienne prise en faute.

-            Dites moi un peu, les enfants, l’existentialisme est un… ? un …. ? Allons, je suis sûr que vous le savez !

    Bien sûr que nous le savions, puisque Madame Thomas, spécialiste de Sartre, nous avait affiché au mur, en format A3, la biographie, la bibliographie et le portrait grandeur nature du philosophe ; mais pas une voix dans la classe ne se leva pour lui répondre. Quoiqu’elle nous rasât souvent gratis, nous aimions bien Madame Thomas, et de la voir ainsi humiliée suscitait dans nos rangs une sourde révolte.

    L’inspecteur perçut-il les ondes hostiles qui émanaient de nous ?  Je ne le crois pas : il semblait aussi dénué de feeling qu’une double échelle. L’air de moins en moins débonnaire, il continua de nous asséner ses phrases à trous.

-               La liberté est un … ? Le déterminisme est… ? L’en-soi et le pour-soi sont des … ?

    Il en était réduit à se répondre à lui-même, d’un ton de plus en plus sec, et se mit bientôt à ponctuer ses répliques de remarques désobligeantes:

-            Mais vous ne savez rien !

-            Comment est-ce possible ?

-             Je n’ai jamais vu ça !

                Je me doutais qu’ Amélie serait la première à craquer : à la dix-huitième question (Est-ce que vous savez au moins qui a écrit le Discours de la Méthode ?), elle leva timidement la main et répondit.

Et l’échalas profita de cette demie victoire pour mettre un terme à sa sinistre  prestation, après nous avoir bien morigénées sur la nécessité d’apprendre ses leçons de philosophie, au besoin en utilisant le manuel…

             La nuit suivante, dans mes rêves, on retrouva son corps à peine entamé dans la forêt voisine.
par Fraise et Cerise publié dans : nouvelles
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Vendredi 6 juin 2008

gel

-         Passons au cas suivant… Jorge Amado… Bon résultats en espagnol… Il a progressé en mercatique…

-        Il a beaucoup d’absences…

-         Ah bon ? Elles sont justifiées ?

- Attendez, je regarde sur la fiche que m’a donnée la conseillère d’orientation… Oh, euh…

-         Quoi ?

-         Eh bien, je vois là une absence pour « panne de gel ».

-        « Panne de gel » ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

-         Il n’avait plus de gel pour se coiffer le matin.

     -      Quoi ? Et c’est ce motif-là qu’il a indiqué sur son carnet de correspondance ?

     -     Non, tout de même pas, mais c’est l’explication qu’il a donnée de vive voix à la CPE quand elle lui a demandé pourquoi il n’était pas venu.

                    -        Hin, hin, je crois que c’était la semaine où il se coiffait avec une                          crête.

                -        Ah, ah, « panne de gel » ! Elle est nouvelle, celle-là !

-      Vous voulez que je regarde les autres motifs d’absence ?

-        Oh voui, oh voui !

    - Non, non, je ne tiens pas à les connaître. Alors, je lui mets « absences injustifiées, travail irrégulier; un effort s'impose ». Voilà, et on passe au suivant.
par Cerise publié dans : Brèves
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