Je l'ai connu dans les années 70, baba-cool, fumeur de joints, artiste non conformiste et fauché, démontant ses
étagères pour en barbouiller les planches de motifs psychédéliques.
Je l'ai revu dans les années 90, en costard-cravate, rasé tout autour de la tête, proviseur de lycée ayant la
réputation de visser à fond les élèves.
Il m'a un peu raconté ses projets de rentrée : restaurer l'autorité, embaucher des surveillants efficaces,
pas des rêveurs...
Et, là, il me saisit le poignet pour bien marquer l'intensité de son indignation :
« J'ai un nouveau surveillant, devine ce que je l'ai vu faire dans la cour de récréation... Il levait la tête
pour regarder les nuages... Tu te rends compte ? Il est surveillant, payé pour surveiller, et que fait-il ? Il regarde les nuages ! »
Moi, si j'étais proviseur, j'organiserais un test avant d'embaucher des surveillants : je leur ferais
traverser une cour d'école remplie d'enfants, sous un ciel rempli de cumulo-nimbus. Et devinez qui je n'embaucherais pas ?
J'estime qu'il faut donner l'exemple...
Par Cerise
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C'est la caisse n°3 qui a la moins longue file d'attente : une cliente seulement. Va pour la caisse n°3.
Derrière moi arrive un quinquagénaire, la physionomie ouverte, portant à deux mains devant sa poitrine une petite pile de livres. Un album pour enfants en dépasse, laissant voir les bords
d'un dessin de couverture, les flancs pelucheux d'un ours, probablement. Un père de famille ? Il a l'air tout content. Pourquoi ? Est-ce le cadeau qu'il va offrir à sa progéniture qui
le réjouit à ce point ? Que nenni : son œil, que je surveille à la dérobée, caresse avec gourmandise le titre du volume des éditions « J'ai lu » , collection
« new-age », placé au sommet de la pile. Cet homme est tout illuminé d'avance à l'idée de dévorer La Voie des magiciens. C'est étrange, il n'a pas vraiment le
profil d'un amateur de pouvoirs occultes : coupe au carré, lunettes carrées, on l'imaginerait plus aisément feuilletant un magazine d'informatique. C'est pourtant bien le regard d'un
futur lecteur, que nous avons là...
Tandis que je flotte ainsi parmi les incertitudes, le caissier nous interpelle : « Vous pouvez
aller à une autre caisse, s'il vous plaît ? Je ferme. » Devant notre mine déconfite, il ajoute : « Cela fait un quart d'heure que j'ai envie d'aller aux toilettes,
je n'en peux plus ! ».
Soucieux de préserver la vessie de ce jeune home, nous opérons, le futur magicien et moi, un mouvement de
rotation, puis de déambulation vers la caisse n° 4, dont il est plus proche, forcément, puisqu'il se trouvait derrière moi. Le voici donc vu de dos. Pas grave ! Je ne suis pas pressée.
Et puis ce n'est pas tous les jours qu'on se fait devancer par la voie du magicien !
Par Cerise
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