Samedi 26 novembre 2011 6 26 /11 /Nov /2011 07:33

Angelico-Jugement dernier-1440Musée Jacquemard, exposition « Fra Angelico ». La foule se presse. Beaucoup de religieuses, heureusement sans cornettes, des dominicaines, certaines très jeunes, bouches bées devant les tableaux. Pour le reste, l'âge moyen des visiteurs se situe autour de 70 ans.

Il faut se faufiler pour apercevoir les œuvres, mais l'atmosphère reste feutrée, très cléricale, en somme. On s'excuse, on s'approche, on regarde, on se retire vite, on n'a pas vraiment le temps de se concentrer.


C'est ainsi que, l'esprit vacant, je me retrouve à observer de biais une représentation du Jugement dernier. On distingue un Christ assis sur un trône, couronné, resplendissant. A gauche, les gentils, accompagnés par des anges, montent vers le Paradis. A droite, les méchants sont saisis par des démons et jetés dans la Géhenne. Je devine tout cela plus que je ne le perçois nettement, dans une trouée entre un voile noir et une chevelure blanche. Je ne suis pas sûre que cette peinture soit de Fra Angelico, mais il m'est difficile de le vérifier dans l'immédiat sans déranger une nonagénaire grassouillette en contemplation devant la fin du monde. J'attends donc patiemment qu'elle se déplace.

 

« Il y aura peu d'élus », entends-je articuler dans mon oreille.

Est-ce à moi que ce discours s'adresse ?

La voix répète

« Il y a beaucoup d'appelés, mais il y aura peu d'élus ! J'y crois beaucoup ! »

C'est une voix de femme, derrière moi. La nonagénaire relève la tête et se tourne vers son interlocutrice , dont je vois maintenant le bras qui la soutient. Elle arbore une moue dubitative et murmure une phrase inaudible. Il me semble pourtant y reconnaître les mots « pessimiste » et « peur », ce que me confirme la réponse de son accompagnatrice :

« Peur ? Non, non, je n'ai pas peur ! Absolument pas peur !»

Les mots ont jailli comme si elle s'était sentie insultée. Douterait-on de sa supériorité ?

La moue dubitative de la nonagénaire s'accentue. Elle profère d'une voix un peu tremblante:

« Moi, je crois en la miséricorde ».


Avant de m'éloigner, je tourne discrètement la tête pour découvrir le visage de cette future rescapée, élue entre les élus. Nous autres, pauvres pécheurs, irons pour l'éternité subir les tourments de l'Enfer. Elle sera à la droite de Dieu, auréolée de lumière. Pour l'heure, sa face exsangue témoigne plutôt d'une vie de jeûne et de macération.


Le prix du salut ?

Par Cerise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Dimanche 13 novembre 2011 7 13 /11 /Nov /2011 13:27

 

 

cuisine-ensoleillee.jpg

 

 

« Léo ? Tu viendras manger ?

-Non, pas maintenant s’il te plaît. S’il te plaît, pas maintenant ! »

Elle hésite puis elle dit : « D’accord. Moi je vais manger en tout cas. » Non, elle n’est pas triste. Elle se retourne dans le couloir en direction de la chambre du petit ; là d’où elle vient. Elle voit son ombre. Il est toujours dans la même position. Il est par terre et il dessine sur des feuilles qu’il a juxtaposées au sol. Elle va vers la cuisine et regarde le coin de la table qu’elle a dressé tout à l’heure. Le reste est un amoncellement de livres d’art et d’articles qu’elle a découpés. Elle n’a jamais pu avoir une cuisine comme tout le monde. Elle a peut-être essayé quelquefois mais ce n’était pas pour elle. Un lieu pour manger, un lieu pour lire, un lieu pour travailler… Immanquablement, les livres revenaient sur la table, reprenaient leur place naturelle dans la pièce centrale de la maison. Elle s’assoit et mange les spaghettis bolognaises dont elle a fait elle-même la sauce. Il va falloir prendre une décision. Il n’est pas question de revivre toujours la même scène. Léo qui pleure, Léo qui hurle. Puisqu’il ne veut pas y aller, pourquoi l’y obliger ? Le faire souffrir, le voir souffrir ? Elle soupire. Elle prend un carton coloré et écrit : « Thomas, j’ai beaucoup réfléchi. Je crois qu’il serait sage que Léo n’aille plus à l’école. Du moins pour un certain temps, un temps assez long. Je le crois. Dis-moi ce que tu en penses. Hannah. » Elle se lève et monte l’escalier en bois blanc. Elle glisse sous la porte de la pièce réservée à Thomas le mot qu’elle vient d’écrire. Elle redescend presque sur la pointe des pieds. Elle jette un regard au bout du couloir. Rien ne semble avoir changé. Elle pense à sortir. Il faudrait finir les corrections avant pour que tout puisse partir à la levée de 15 heures. Elle prend le paquet de copies et s’attelle à la tâche. Dans le silence de la maison, elle entend le chat qui s’étire. Mousse est monté sur la table et s’allonge à nouveau, sur Kandinsky cette fois. Hannah lui sourit et il ferme les yeux. Elle a fini et s’active pour être à la poste à temps. En passant son écharpe, elle dit à Léo : « Léo, je vais à la Poste et je reviens. » Léo est toujours à sa tâche. Son ombre a changé de position. Il répond « D’accord » Avant de sortir, elle monte quelques marches de l’escalier blanc au cas où Thomas ait déjà répondu. Et elle voit sur le sol son carton mauve. « Ma douce, je suis en train d’étouffer dans un ascenseur bloqué. C’est horrible ! Rappelle-moi, je t’en supplie, de ne plus jamais prendre d’ascenseur ! Pour Léo, je m’en remets à toi. J’ai confiance en ton intuition. Je ne suis pas étonné. Et c’est bien, je trouve. A tout à l’heure, dès que je sors de là ! Je t’aime. »

Une fois débarrassée de la grosse enveloppe, Hannah marche un peu. Elle entre dans différentes boutiques et revient à la maison. Léo mange des spaghettis, Mousse à ses côtés. « Coucou ! » dit-elle en souriant. Léo lui fait un sourire rouge de sauce tomate. « Tu les as fait réchauffer au moins ? » « Oui, ne t’inquiète pas. » « Je ne m’inquiète pas, mon petit. », lui dit-elle en l’embrassant dans le cou. « Léo ? » Il la regarde avec ses immenses yeux bleus interrogatifs dans son visage blanc. « Léo, tu n’iras plus. Jusqu’à la fin de l’année. Pour le moment.» Son cœur d’enfant cogne violemment. Il rougit de plaisir et balbutie un « Merci maman. » Elle rajoute : « Dans le sac, près de l’escalier, il y a un cadeau pour toi. » Léo l’embrasse comme le fait son père avec lui : un baiser tendre et long sur la joue et une caresse de sa joue contre la sienne. Il redit : « Merci. » Hannah reste dans son fauteuil, elle entend Léo qui déballe son cadeau. Il reste silencieux et part en courant dans sa chambre. Elle caresse Mousse. Elle hésite à entrer dans la pièce à côté. Plusieurs fois aujourd’hui elle y a pensé et a repoussé le moment par appréhension. Parce que c’est la seule tâche qui compte, celle derrière la porte. Elle franchit le seuil et s’installe dans la pénombre. Elle regarde longuement sa petite tête de femme portant chapeau. Elle sait depuis plusieurs jours que quelque chose ne va pas là. Elle remodèle le chapeau, cherche à lui donner plus de légèreté. Elle le creuse, le lisse, l’allonge. La tête lui a demandé beaucoup de travail. Elle ne veut ni l’abîmer ni la masquer. Elle cherche. Ce n’est sans doute pas encore fini mais Hannah ne veut rien détruire. Elle décide de laisser reposer à nouveau. Elle sourit, légèrement soulagée. Elle ressort et ouvre une bouteille de vin. Thomas apparaît dans l’encadrement de la porte. « Ha ! je vois que tu as réussi à sortir ? » lui lance-t-elle d’une voix joyeuse. « Effectivement ! Le réparateur est venu : une superbe blonde ! Tu imagines bien que Richard* a eu besoin d’un peu de bouche à bouche ! » « Evidemment, l’occasion était trop belle ! » répond-elle dans un large sourire. « Et Léo ? » demande-t-il. « Libéré lui aussi ! » « Qu’est-ce qu’il fait ? » Hannah lève les épaules : « Je ne sais pas. Il peint peut-être… »


*Richard, personnage présent dans d’autres nouvelles de Fraise (Richard va chez le docteur etc.)

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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