Samedi 10 mars 2007

Les noms s’égrènent.

 Quel ennui !

J’ai sans doute un peu trop mangé et je suis un peu alourdie par le vin blanc de midi. La pluie ruisselle sur les fenêtres. Je rêve de lire dans un confortable fauteuil, sous une couette. Une lumière bienveillante éclairerait les pages d’un bon vieux Maigret. Je trinquerais avec lui de bar en bar, les yeux un peu clos, à réfléchir vaguement, à laisser les événements monter pour mieux comprendre les mystères des êtres. Je mangerais des cacahuètes et nous resterions muets, heureux de notre présence à l’autre, heureux de nos verres pleins, de l’odeur de la pipe et du bruit diffus autour de nous.  Il me semble que mon collègue de droite s’est fait moucher par la patronne parce qu’il discute un peu trop avec sa voisine. Il rougit légèrement et il rit avec les autres. La patronne est contente : elle a réprimandé comme un petit garçon un membre de son personnel. Quel ennui ! « Vous en pensez quoi, mademoiselle L. ? » Aïe ! Il faut sortir de la couette, quitter Jules et notre brasserie préférée près du Quai des Orfèvres. Etonnamment, je formule une phrase qu’une collègue approuve : « Il participe bien. Il a une réelle finesse d’analyse mais les travaux écrits sont toujours décevants. C’est dommage ! » Ouf ! Voilà. Et les noms s’égrènent, et il pleut. Jules est allé appeler sa femme. Non, il ne rentrera pas tôt ce soir. Qu’elle ne l’attende pas pour dîner. Elle lui dit que cela tombe bien parce qu’il n’y avait que du jambon et de la salade. Elle lui dit qu’elle l’embrasse et de bien se couvrir avec ce temps humide. Fascinante madame Maigret, destinée à attendre toute sa vie son commissaire de mari, à lui préparer son café, ses repas et ses chaussons. Personnage-fantôme, assigné au Boulevard Richard Lenoir, parfaite femme d’intérieur, toujours aimable et dévouée. Un îlot de sécurité.

Une femme vient vers nous et nous interpelle. Elle parle fort. Elle s’anime et sa peau devient très rouge. Elle a une veste épaulée qui lui donne une carrure masculine. Son tailleur en tweed est sévère. Elle parle de son fils et de « désaccords avec l’équipe ». Elle veut des explications, elle ne comprend pas. « Alors, en allemand, vous avez deux notes ? » « Non, non, quatre, madame. Mais votre fils n’en a que deux car il a été absent à deux devoirs. » « Absent ? Et quand, s’il vous plaît ? » « Ah, écoutez, je cherche. » Le silence est pesant. La collègue cherche. Pour occuper le blanc, je lui demande doucement si elle a des problèmes dans d’autres matières. « Oui, oui ! Alors…en anglais. Madame C., aucun problème » Je crois que c’est la distribution des bons et des mauvais points. « En français, vous avez deux notes. » « Non, madame, cinq et il en manque une à votre fils qui a manqué le contrôle sur Phèdre. » « Ah ! et à quelle date ? » « Je ne sais pas. Je ne note pas sur mon carnet les dates d’absence des élèves. On remplit déjà le billet plus la feuille journalière d’absence… » Ah, Jules, je crois qu’on devrait en reprendre un petit avant d’y retourner, non ? Il acquiesce de la tête. Il n’est pas pressé. Il n’aime pas être pressé. Il aime prendre son temps et il m’aime bien, parce que je ne dis rien.

« Et alors, vous faites acheter beaucoup de livres, mais sur certains il n’y a aucun contrôle. »  « Oui, c’est arrivé une fois, en début d’année sur une nouvelle. On a échangé dessus pendant une heure. » « Oui, mais en fait certains ne l’ont pas lue » « On fera monter des sandwichs ce soir. Ca risque d’être long. » J’approuve. La brasserie se remplit. Le serveur nous regarde de temps en temps. Il vérifie qu’on ne se parle vraiment pas.

« Et qu’est-ce qu’il faut faire pour qu’il se mette au travail ? » « Il faut être patiente, peut-être ? Certains enfants mûrissent plus tard. Il n’a peut-être pas encore trouvé quelque chose qui le passionne vraiment et.. . » « Et vous croyez que j’ai le temps ? Et pourquoi il n’y a pas de réunions parents-profs à chaque trimestre ? » Parce que vous comprenez, moi je travaille soixante heures par semaine et… »  La pluie continue. Les lampadaires sont allumés dehors. Il y a comme des pépites d’argent sur les vitres. Je m’y perds. « Et en gym, vous n’avez qu’une seule note ? » « Non, deux. Mais votre fils est dispensé pour les barres parallèles. » « Oui, alors à ce propos, je trouve scandaleux que vous demandiez un certificat médical. D’ailleurs notre médecin, le docteur J., refuse de l’établir. Il n’y a qu’à regarder l’état de son dos… » Elle est rouge, rouge. Jules est plutôt gris, caché par le nuage de tabac. Il a le visage tout rond et une jolie bouche bien dessinée. On se sourit avec les yeux. On va y aller. On va la retrouver. La femme aux épaulettes. Elle l’a vraiment tué son fils ?

 

par Fraise publié dans : nouvelles
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