Dimanche 25 novembre 2007
Le ganguino 

Près de la grève, j'avais construit une cabane dans laquelle je passais des heures à lire. Elle ne comportait qu’une seule pièce. Elle avait dû servir jadis à abriter les vêtements d’une famille de baigneurs. Malgré ses dimensions réduites, la pièce était toujours soigneusement nettoyée, propre « comme un sou neuf », peut-être excessivement nette.
            De l’intérieur, on percevait le bruit de la mer. Le mobilier de la cahute était restreint, mais non dépourvu d’un certain luxe : une table, deux chaises, une petite armoire. Dans un coin, vestige d’un temps plus glorieux, une cuvette et deux serviettes. Le plus étonnant, c’étaient les quatre grandes glaces qui couvraient les murs.
            Un matin, en arrivant, je trouvai, se tortillant joyeusement sur le sol, un animal qui était un heureux mélange de morue, de loup, de paon et de chèvre. Il se vautrait avec allégresse sur les serviettes qu’il avait dû étendre lui-même par terre. Bien qu’il ne me prêta pas la moindre attention, j’observai que son regard était capable de paralyser un enfant, tant il y avait de magie en lui.
            Je feignis de ne pas avoir remarqué sa présence ; chacun de notre côté, nous vaquions à nos occupations : lui dormait et, moi, je lisais.
            Lorsque je cessai de lire et levai les yeux, je vis que la glace du mur d’en face ne reflétait plus la cabane, mais que, comme une vitrine, elle montrait une luxueuse demeure avec des colonnes, des tableaux classiques sur les murs et une fontaine dans une niche.
            Le lendemain en arrivant, je bousculai la bête qui gambadait. Il s’agissait d’un ganguino, animal des sierras qui passe pour un être mythique ; selon la légende, celui qui tue le ganguino fait fortune.
            Quelques moments plus tard, comme la veille, une autre glace du mur reproduisit une pièce fabuleuse dont je ne savais si c’était une chambre ç coucher ou une salle de danse. Entre des rideaux du meilleur goût, on devinait un lit de parade au baldaquin argenté, puis un piano à queue entouré de fauteuils tapissés de velours d’un vert criard.
            Pendant deux jours, le phénomène se répéta et, bientôt, les quatre glaces de la cabane ne reflétèrent plus que quatre pièces rococo. Je savais fort bien que ce n’étaient que des glaces, mais l’effet était si saisissant que, parfois, je me prenais à hésiter.
            Le cinquième jour, à mon arrivée, une fois encore, les glaces réfléchirent les quatre pièces « fantômes ». Mais je fus étonné de ne pas voir le ganguino.
Je m’asseyais pour lire quand j’entendis un sifflement qui venait de ma droite. Dans la salle fantôme d’en face, le ganguino étanchait sa soif dans la magnifique fontaine. Il remuait la tête, on aurait cru qu’il m’appelait.
            Instinctivement, je marchai vers lui. Je traversai le miroir. Lorsque je méditai sur ce que j’avais fait, je sentis déjà sur mes mains la fraîcheur de l’eau de la magnifique fontaine.

                   Arrabal, Fêtes et rites de la confusion, vingt-sixième labyrinthe
         

 

par Cerise publié dans : Hommage à...
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Mercredi 14 novembre 2007
« Bonjour monsieur Cipron. ». La voix du petit docteur est sonore. Il serre la main de Richard qu’il sent molle et moite.

« Je suis heureux de vous revoir. Vous n’êtes pas venu au rendez-vous fixé la dernière fois, je crois, n’est-ce pas ? » Richard s’est assis sur la même chaise de droite qu’il y a deux mois, en face du bureau. Le petit homme en blouse blanche s’est assis lui aussi. Il cherche les yeux de Richard. Ils sont perdus dans le tapis. Il enfonce ses lunettes avec son majeur, replie ses jambes, croise ses pieds et tente d’une voix plutôt joyeuse : « Alors, je vous avais prescrit un anxiolytique. Cela vous a un peu aidé ? Vous avez réussi à dormir correctement ? »

Richard ne répond toujours pas. Il fait tourner son alliance autour de son doigt.

« Vous avez maigri, monsieur Cipron, n’est-ce pas ? Vous vous êtes pesé récemment ? »

Le docteur enlève ses lunettes et pose ses mains à plat. Il incline la tête. Richard se redresse dans son fauteuil et le regarde. Il a l’air encore plus gentil sans ses lunettes ! Il a une bonne tête toute ronde. On dirait un peu Pépette ! Le docteur remet rapidement ses lunettes. Il regarde Richard dans les yeux et lui sourit. Trop de liquide lacrimal. « Vous avez maigri, n’est-ce pas ? » Richard confirme : « Oui, j’ai perdu 15 kilos. 

-D’accord. Vous pensez à quoi, là, monsieur Cipron ?

-À ma Pépette.

-Et qui c’est, Pépette ? »

Le docteur écrit quelques mots. Richard ferme les yeux et renifle un bon coup. Le docteur profite de l’instant pour pousser un peu plus vers l’angle gauche du bureau sa boîte à mouchoirs à usage personnel.

« Pépette, c’était mon chien. Il avait une bonne petite gueule.

-Et, il est… » Le docteur laisse traîner sa phrase.

« Non, non, il n’est pas mort, mais c’est ma femme qui l’a pris. C’était son chien, en fait. Mais je l’aimais bien. Il était sympa. Quand je me tannais devant la télé, il se mettait toujours sur mon ventre, en boule. Il était content. Et moi aussi. Il me léchouillait le bout du nez aussi. Ça, Héloïse, elle aimait pas trop. Elle trouvait ça dégueulasse. Mais, moi, je m’en foutais. Je la trouvais sympa, la Pépette. »  Le regard de Richard est noyé.

« Vous arrivez à dormir monsieur Cipron ?

-Ça va, ça va. Disons que je me couche assez tard. Je me réveille toujours vers 2 heures et je me rendors au petit jour. C’est pas génial. »  Le petit docteur griffonne encore quelques mots.

« D’accord. On va sans doute augmenter la dose d’anxiolytique.

-En fait, je… » Les yeux de Richard sont fixés sur un losange rouge dans le tapis iranien du docteur.

« Oui ? » chuchotte le docteur parfaitement immobile.

Richard quitte la forme rouge et accroche ses yeux à ceux du docteur. Il entend un autre murmure : « Oui ? »

« Je crois que je suis un beauf, docteur. »

Le petit homme ne bouge toujours pas. Une goutte d’eau est sur le point de quitter l’œil droit de Richard-côté interne. Le docteur pousse encore la boîte de mouchoirs. Richard, avec sa grosse main, se frotte les deux yeux. Le docteur rassemble toute son énergie : un beauf, un beauf, c’est un peu un pauvre type, sous cultivé, un peu con ; je crois !? 

« Mais, pourquoi dites-vous cela, monsieur Cipron ? Vous êtes quelqu’un qui a de l’énergie, du talent. Vous êtes à la tête d’une grosse entreprises. Vous…

-Non, je sais que je suis juste un beauf. Finalement, c’est Héloïse qui avait raison.

-Mais, pourquoi donc ? » Le petit docteur a tiré discrètement un dictionnaire vers lui.

« En fait, j’ai jamais rien aimé d’autre que ma bagnole, les gonzesses, la bouffe, le cul. Et puis, regardez, je peux me faire sucer tous les soirs, quand je veux, dans ma MG. Eh bien, j’m’en fous. Je chiale comme une tafiote. Y a plus rien qui me fait bander, quoi. »

Le petit homme a les deux sourcils qui tressautent et dépassent des lunettes :

« Vous voulez dire que vous n’avez plus d’enthousiasme pour rien, c’est cela ?

-Oui, voilà. Je bande encore, je vous rassure docteur, mais j’m’en fous. Vous voyez, Héloïse, elle me disait toujours que je me vautrais dans la facilité, que ma vie se réduisait à ma bagnole, mes chemises DG, ma montre Cartier, mes Church’s. Elle me disait même qu’il fallait que je tire plus haut. Elle avait de l’humour, hein ? » Richard fixe à nouveau le tapis. Il se redresse : « Mais, c’est elle qui avait raison ! Regardez ! Regardez mon poignet. Je l’ai même plus ma Cartier. Eh bien, je m’en fous ! Et regardez, vous, vous avez pas de chemises DG, vous avez même des godasses qui ressemblent à celles de mon père. C’est des Méphisto, hein ? Eh bien, vous avez l’air heureux, vous. Hein, vous êtes heureux, docteur ?

-Heu, oui, oui, monsieur Cipron, mais ce n’est pas le problème, monsieur Cipron.

-Je suis sûr même que vous avez une gentille femme qui vous attend tous les soirs, avec laquelle vous allez au cinéma, avec laquelle vous riez… »

Le docteur a posé ses lunettes. Il regarde Richard dans les yeux :

« Monsieur Cipron, vous êtes en train de faire une vraie dépression. Vous êtes en train de me dire que votre femme vous manque, que vous l’aimez, que vous souffrez et que vous êtes perdu. »

Richard regarde le petit docteur. Il est médusé.

« Je peux vous aider mais je ne suis pas psychiatre. »

Richard répond comme un automate :

« Je ne veux pas consulter un psychiatre. Je ne veux voir que vous.

-Mais, monsieur Cipron, je ne suis pas psychiatre.

-Je m’en fous. Je ne veux venir que chez vous.

-D’accord, d’accord. » Le petit docteur replie ses jambes et repousse ses lunettes.

« Alors, je vais d’abord vous faire une ordonnance. On va augmenter la dose d’anxiolytique et vous allez essayer l’antidépresseur que je vous prescris. Ça sert à capter la sérotonine et ça devrait vous aider à travailler, à vous concentrer, etcetera. Il se peut que vous ayez quelques nausées au début, persistez néanmoins pendant quelques jours. D’accord ? »

Richard opine.

« Mais, comprenez-moi bien, monsieur Cipron. Ce ne sont que des pilules. Vous m’avez dit des choses importantes que les cachets ne résoudront pas.

-Mais vous allez m’aider, docteur ? » C’est une voix faible qui est sortie de Richard.

« Oui, bien sûr, monsieur Cipron. » Le petit docteur a la voix chaude. Il sourit, bienveillant.

« Qu’est-ce que vous aimez faire, monsieur Cipron ?

-Je sais pas. Vous savez, je sais plus trop en ce moment, docteur.

-Oui, oui, bien sûr ! Vous aimez nager ? Vous aimez jouer d’un instrument de musique, dessiner, marcher ?

-Je sais pas docteur. » Richard regarde le docteur, un peu ahuri. « Vous croyez que je pourrai faire de la pâte à modeler, docteur ? J’adorais ça, quand j’étais petit. »

Le visage du docteur s’illumine. Il se lève d’un bond.

« Mais, oui, c’est très bien, ça, la pâte à modeler ! J’en ai même encore quelques pots tout neufs pour la salle d’attente. Je vais vous en donner un ou deux. Dites-moi, vous avez une télévision ?

-Oui.

-Bien, alors, ce soir, vous rentrez chez vous, vous allumez la télé, vous grignotez un petit quelque chose et vous tripatouillez votre pâte à modeler devant une belle ânerie. D’accord ? Vous verrez, ça va vous faire le plus grand bien ! »

Richard se lève, docile, et suit le chemin indiqué par le docteur. Ils se saluent chaleureusement. Le docteur pose même sa main sur l’épaule de Richard.

« À dans une semaine, monsieur Cipron. Ne vous tourmentez plus. Tout va bien se passer. À très bientôt. »

 

Le docteur retourne à son bureau et consulte le dictionnaire :

Beauf, n.m (abrév.) : 1-beau-frère 2-Français moyen aux idées étroites et bornées, se comportant en génér. avec vulgarité.

 

Le docteur se dirige vers la fenêtre et regarde les feuilles d’automne dorées et sèches que le vent soulève. Il soupire un peu. Il va s’asseoir à la place de Richard. Il reste là quelques minutes. Puis, il se penche et examine ses chaussures. Il scrute la semelle. Oui, oui, c’est bien des Méphisto !

par Fraise publié dans : nouvelles
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