Présentation

Notre avatar

a été créé et offert par la Fabrique, tous nos remerciements à Koulou, alias Flégroll!

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

W3C

  • Flux RSS des articles
Lundi 29 juin 2009

C'est une salle de bains blanche. Des pompons rose gansent le rideau en éponge blanche de la fenêtre opaque. Un grand miroir ovale, flanqué de chaque côté d'une applique en faux cristal taillé, s'incline légèrement au-dessus du lavabo blanc à colonne. Aucun objet de salle de bains n'est visible. Une armoire à trois portes et deux tiroirs permet de tout cacher.

Hélène est une petite fille blonde et maigre à la peau très blanche. Elle a de grands yeux verts et les ongles rongés au sang. Elle se gratte le cuir chevelu. Sa mère lui saisit brutalement la tête : « Qu'est-ce que tu as encore là dedans ? Tu n'as pas ramené des poux au moins ? » Hélène ne répond pas. Elle a la tête durement appuyée contre l'estomac de sa mère. Elle sent ses longs doigts maigres qui fouillent dans ses cheveux. « C'est encore tes fichues plaques qui reviennent. Il va encore falloir te mettre ce produit jaune qui salit toutes les serviettes ! Mon dieu, mais c'est pas vrai ! Mais qu'est-ce que c'est que ces oreilles ? » La mère hurle : « Mais c'est pas vrai celle-là qui ne se lave pas les oreilles ! Mais tu n'as pas honte ? » Elle prend un gant de toilette dans l'armoire le mouille et l'enduit de savon. Hélène n'a pas bougé. La mère saisit à nouveau sa fille et lui penche la tête et frotte l'oreille gauche avec vigueur. Elle fait de même avec l'oreille droite. Elle rince à l'eau bien chaude. Hélène ne dit rien. « Allez, file maintenant ! » Hélène s'en va.

C'est une salle de bains entièrement carrelée, blanche et rose, sans fenêtre, aux placards encastrés. C'est le jour où la mère nettoie l'étage des enfants. Elle a aspiré toutes les moquettes et nettoyé les sanitaires, la baignoire et le lavabo. « Mais qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes ? » Elle est devenue rouge et elle crie « Hélène ! Hélène ! Qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes hygiéniques dans la poubelle ? » Hélène a quatorze ans. Elle voit sa mère descendre l'escalier. Elle ne soutient pas son regard et en baissant les yeux murmure : « C'est moi, c'est moi. Mais, c'est rien, c'est rien. » La mère continue à descendre, la poubelle à la main. Sans un mot.

Dans la salle de bains blanche et rose entièrement carrelée, le miroir ovale a un tour de bois peint dans un dégradé de mauve et la porte ne ferme pas à clé. Hélène lave son buste. Elle n'a pas entendu la porte s'ouvrir. Elle voit la tête de son père, un homme au long nez et aux lèvres très fines, comme celles de sa femme. Elle repousse la porte. Mais il y a une force adverse puissante et un ordre crié « Mais, montre, montre ! » Hélène ne parle pas. Pas un son dans la gorge. Toutes ses forces sont dans ses bras. Elle tient la porte fermée avec une énergie qu'elle sent surhumaine. Plus rien. Hélène s'habille et se gratte dans la tête.



Hélène est une aimable et efficace pharmacienne de trente deux ans. Elle est la préférée de toute la clientèle âgée. « Elle est tellement gentille et dévouée. C'est un ange, cette petite ! » Depuis plusieurs mois, elle vit la plupart du temps dans la maison de son ami. Elle y a quelques rares affaires à elle : une tasse dans laquelle elle aime prendre son thé, des habits sur cintres, à l'étage, en bout de penderie, quelques livres et magazines. Ce soir, il y a du monde autour de la table. Une quinzaine de personnes bavarde et rit. Hélène est assise. Les autres femmes se dévouent volontiers pour débarrasser et changer les assiettes. Elle est lourde de nourritures et d'alcools comme souvent ces derniers temps. Elle va vers la cuisine pour prendre du sel et dit doucement à son ami : « Oh, tu fais fondre le chocolat avec de l'eau ? C'est encore meilleur, tu sais, avec du lait. » Il répond immédiatement : « Ne m'emmerde pas ! Je fais comme je veux. Et ne touche à rien ! » Elle retourne s'asseoir. Une morsure dans le cœur. Avec la musique, personne n'a dû entendre. « Comme c'est bon ! » Tout le monde se délecte. Assis à côté d'elle, il lui prend la main. Il l'embrasse. Les alcools se répandent dans le corps d'Hélène. Elle se sent lourde. Elle se gratte dans la tête. Certains invités partent. Elle monte discrètement se coucher.

Il finit de laver un verre. Elle descend, prête à partir pour se rendre à la pharmacie. « T'en fais une drôle de tête. Qu'est-ce qu'il y a, chérie ? » Dans un murmure, elle répond : « Rien. » Il crie : « Mais, tu ne peux pas parler plus fort, non ? On dirait qu'il y a un mort ici ! »  Elle a sursauté. « Et pourquoi tu as laissé la poubelle, là, hier ?  C'est pour me montrer que tu l'as vidée ? » Hélène prend la poubelle et sort de la maison. « Et, tu ne peux pas me répondre, bordel ? »




« C'est à  partir de là que j'ai su que je ne reviendrai plus. » La dame en face d'elle ne dit rien. « Depuis le début avec lui, j'étais comme dédoublée. Je savais que ça ne pouvait pas fonctionner vu son comportement mais je sentais qu'il m'aimait vraiment et ça me faisait tellement de bien. Et je l'aimais aussi...malgré... A chaque fois qu'il m'humiliait, j'étais paralysée comme avant... Je me revoyais, enfant, incapable de parler. Je me voyais même en cours de sport incapable de tourner autour de la barre asymétrique. Vous voyez de quoi je parle ? Quand il faut basculer en avant. Même le prof de sport m'avait fait descendre. Il avait dû être impressionné par ma blancheur de cadavre. Depuis plusieurs mois, je me demandais combien de temps encore j'allais tenir ...mendier de l'amour en quelque sorte. Je pensais souvent à cette phrase de Françoise Giroud : « Quand on a peur, on est faible. » C'est horrible d'avoir peur de tout... » Hélène a les yeux pleins de larmes.

-Mais, vous n'avez pas peur de tout, Hélène ! Vous avez juste peur de vivre seule, une peur complètement pathogène due à une mère totalement morbide... »  Elle soupire et se tait. Elle sourit.

« Vous vous rendez compte : j'ai mis trente deux ans à dire stop !

-Et tous ceux qui n'ont jamais compris, Hélène ?  »

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés