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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Soirée

Publié le 19 Juillet 2009 par Fraise in nouvelles



Paul a lâché Bouli-Bouli et la laisse gambader dans le jardin. Il s'assoit sur le muret et la regarde se rouler dans l'herbe. Il inspire et expire très profondément. Il se sent nerveux. Il rentre dans la maison, laisse la porte entr'ouverte pour le bichon.

Il reprend sa place à la table, laisse traîner ses yeux sur le livre ouvert, lit quelques lignes dans le désordre et le referme en grimaçant. Il se lève et va prendre une bière dans le frigo. Il se met à une fenêtre de la salle à manger et regarde le jardin. La nuit vient doucement. Son regard est flou. Au loin des phares de voiture glissent.

Il allume machinalement la télévision et tombe directement sur la fin de L'armée des ombres. Il voit le visage de Simone Signoret au moment où elle comprend que ses camarades résistants vont la tuer. Elle marche seule sur le trottoir. Elle reconnaît les occupants de la voiture. Ses yeux s'écarquillent. Deux fois. Ils expriment la terreur. La voiture s'éloigne. Son corps est parterre. Elle porte un imperméable court. La caméra s'attarde sur ses longues jambes fines couvertes d'un bas clair. Paul secoue la tête et soupire. Il boit plusieurs gorgées de bière et se lève pour fermer la porte à clé : Bouli-Bouli vient de passer et s'est directement couchée au bout du lit de son maître. Paul voit sa tête allongée sur la housse de couette à travers la porte de la chambre en partie ouverte. Il retourne dans la salle à manger et suit machinalement les lumières d'une autre voiture sur la nationale en haut. Il voudrait qu'il y en ait plein pour l'hypnotiser à force de les fixer. Il s'interdit de penser mais tout converge vers cette femme « J'ai faim de les revoir » disait-elle en parlant de ses enfants morts avec des yeux bleu outre-mer débordés d'amour, de désespoir et d'émotion. Paul respire à nouveau très fort. Bon, ça ne va pas très fort en ce moment docteur : images morbides, pensées tristes, souvenirs moches...Qu'est-ce qu'on peut faire pour toi ?

Paul va rechercher une bière et rallume la télévision En zappant, il tombe sur la rediffusion d'une vieille émission animée par une Christine Ockrent lumineuse, un long entretien avec une célébrité plutôt âgée. Paul reconnaît aussitôt le visage douloureux et sublime d'Elie Wiesel. Il est maigre, sobre. Il a le phrasé lent.  « Mon père était un homme qui s'occupait toujours des autres. Il me manquait car il était toujours occupé avec des gens. Il s'occupait des réfugiés... Il a été arrêté, torturé sans doute... Mais, quand il souriait, c'était très beau .» Quand l'émotion l'envahit trop, il pose son index sur l'oreille et le majeur sur sa bouche. Son regard est alors plus bas et plus triste encore. « Et votre mère ? -Ma mère ? C'était la sécurité. C'était le refuge. Quand j'étais tout petit, je ne voulais pas la quitter. J'inventais des maladies, toujours, pour rester avec elle... -Que vous a-t-elle appris ? -Oh... à chanter... et à rêver...à raconter des histoires. »

Paul se redresse sur le canapé. Il se sent comme obligé de se tenir plus droit pour recevoir ces émotions. Il absorbe ce visage qui impose un continuum de douleur. « J'étais convaincu qu'on resterait ensemble, unis. Et avec mon père, qu'est-ce qui pouvait nous arriver ? J'avais mon père qui arrangerait tout... - Comment survit-on... au camp ? - C'est ça le grand mystère, Christine .... Le mystère c'est surtout après... J'ai étudié la psychopathologie après la guerre. Je voulais comprendre : comment reste-t-on normal après tout cela ? Et est-ce normal de rester normal après tout cela ? »

Paul a saisi une feuille et un crayon au hasard sur la table du salon et il griffonne les extraits du discours du Nobel : « Nous savons que chaque moment est un moment de grâce, que chaque heure est un don. Et ne pas les partager serait les trahir et ne pas les mériter. Nos vies ne nous appartiennent plus, n'appartiennent plus seulement à nous seuls. Elles appartiennent à tous ceux qui ont besoin de nous, désespérément. »

Paul ferme les yeux et se concentre sur cette voix qu'il aime : « Je n'ai plus vingt ans.... Et je suis content.... Quand j'avais vingt ans, j'étais plutôt optimiste. Je me disais que si un jour nous parlions, nous accomplirions des miracles. Il n'y aurait plus de faim dans le monde, plus de haine dans le monde, plus de guerre... Mais, maintenant, je sais...nous avons raconté...et tout, comme si de rien n'était, tout ça continue... Je pense toujours à Kafka, mon auteur préféré. Le messager de Kafka est toujours tragique car il n'arrive pas à délivrer son message. Et finalement Kafka n'a rien compris de notre siècle. Pourtant c'est l'homme le plus lucide, le plus prophétique des écrivains de ce siècle. La tragédie du messager c'est quand il a délivré le message et rien n'a changé. Bon, je dis rien...non, les choses ont changé, mais...non, dans leur essence. L'homme n'a pas changé, l'être humain n'a pas changé. »

La musique aiguë du générique de fin résonne. Paul éteint le poste et reste immobile dans le silence de la maison. Ses yeux sont pleins de larmes. Il voudrait tout garder dans sa mémoire, les paroles et l'image de ce visage strié de grandes rides profondes mais peu nombreuses. Il voudrait  retenir aussi son sourire quand il raconte que « dans la tradition juive, être malade est une vertu. Quand le marieur voulait faire l'éloge du fiancé, il disait : c'est un érudit, c'est un savant, il chante bien, et, il est toujours malade... » Elie Wiesel rit, l'œil amusé. « Ça voulait dire qu'il était très fin. Son âme s'épanouissait, aux dépens de son corps... c'était comme ça... » Il sourit encore.

Paul se lève doucement et observe le ciel de la nuit. Des milliers d'étoiles brillent. 

Il hésite à repasser par la cuisine, y va finalement et prend une pilule dans un tube.

 Pour passer la nuit.

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J
Quel plaisir de se perdre de nouveau dans ces lignes... Bon je trouve la sortie et je file.Merci pour ces vitamines chère Fraises et Cerises
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