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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

A l'institut

Publié le 9 Janvier 2010 par Fraise in nouvelles

Salle de classe ancienne école -300x225

C’est une école perchée en haut d’un village dont les salles de classes s’organisent autour d’un immense parc et de plusieurs maisons de maître massives, réaménagées en bureaux, réfectoire et internat. C’est aussi l’école de la dernière chance pour des enfants dits difficiles de milieux sociaux favorisés ou très favorisés.

Elizabeth Balto, professeur à l’Institut, descend la pente de la cour jusqu’à la salle 7. Elle entre. Les élèves sont déjà à l’intérieur. Elle ne les connaît pas. Ce ne sont pas ses élèves de Seconde mais ceux de la seule classe de Première Economique et Sociale de l’établissement. Elle est chargé de les surveiller pendant un devoir d’anglais de deux heures.

Elle lance un joyeux « Bonjour ! », en constatant que dans la salle 7, comme dans les salles 5 et 6, la propreté est chose aléatoire : des feuilles de cours et des manuels jonchent le sol, elle manque de marcher sur une calculette, la poubelle déborde de paquets de gâteaux et de chips, plusieurs avions en papier ont atterri à côté. En plus, en ce jour de vacances, d’énormes sacs de voyage sont empilés sous les fenêtres. Quelques élèves ont faiblement répondu à son salut. En avançant vers le bureau, c’est-à-dire la petite table posée sur une étroite estrade, elle regarde le tableau couvert de mots et de dessins. Certains élèves y gribouillent encore. Elle pose son sac à mains sur la première rangée et lit à voix haute et sans émotion : « Pé-ter-les-cou-illes », « Su-cer-des-bi-tes ». « C’est intéressant comme programme !,commente-t-elle. Il y a quelqu’un qui efface, s’il vous plaît ? » Elle s’est adressée collégialement aux jeunes placés devant le tableau. Aucun ne réagit. Ils continuent à discuter. Seul un élève repasse avec le plat de la craie sur « sucer des bites » qui disparaît alors progressivement dans une bande laiteuse. Elle lui dit doucement : « Le chiffon est là si tu veux. » en désignant une petite serviette en éponge posée sur une table du premier rang. Il ne semble pas l’entendre.

Elizabeth Balto atteint enfin sa petite table et pose tous les documents qui finissent par peser sur son bras. Elle demande aux élèves de s’asseoir pendant qu’elle distribue les feuilles de brouillon en alternant les jaunes et les bleues. Ils obéissent avec lenteur.

« Allez, je vous distribue les sujets et vous travaillez. Vous avez jusqu’à 16 heures et personne ne sort avant. »

Un jeune-homme aux cheveux blonds, la frange savamment ramenée sur l’avant lui dit : « Mais, madame, moi j’ai un train et il faut que je parte vers moins vingt. »

« Madame, moi aussi ! » dit une voix derrière elle. En se retournant, elle voit passer la surveillante générale dans la cour. Soupçonnant une tentative d’abus de sa potentielle naïveté, elle se dirige vers la porte de la salle, l’ouvre et interpelle la femme d’âge mûr aux cheveux courts et à la bouche mince : « Madame Marinetti, excusez-moi ! Vous pouvez me confirmer : personne n’a le droit de sortir avant 16 heures ? Parce que certains disent qu’ils ont un train. »

« Oui, oui, tout à fait, Madame Balto. Personne n’a le droit de partir avant 16 heures, répond-elle sur un ton pointu tout en entrant dans la salle. C’est Monsieur Zifgher qui a un train spécial sans doute ? dit-elle en regardant le jeune-homme blond dont le visage reste imperturbable.

« Monsieur Zifgher, vous savez bien, en plus, que Monsieur le Directeur vous a même interdit de quitter l’établissement avant 17 heures ce soir. Vous partirez le dernier, une heure après tout le monde puisque vous êtes puni. »

Les rires fusent dans la salle.

Elizabeth demande confirmation pour l’ensemble des élèves ayant un train. « Non, non. Personne ne sort avant 16 heures. La navette de l’Institut pour la gare ne partira pas avant 16h10. » La surveillante sort discrètement en saluant l’enseignante.

« Allez, je finis la distribution des sujets et vous vous mettez au travail. »

Elizabeth s’assoit à son bureau et regarde les élèves. Beaucoup d’entre eux n’ont pas enlevé leurs blousons ou parkas d’hiver malgré la chaleur agréable dans la salle. Certains ont les fils de leur i-pod autour du cou. Deux élèves au quatrième et dernier rang dorment le front collé à la table. Elizabeth jongle difficilement avec tous ses documents personnels sur la toute petite table-bureau. Elle se met à feuilleter ses ouvrages parascolaires et note sur une feuille les pages intéressantes à photocopier pour des cours à venir. Le temps passe ainsi.

« Hé, Bilal, tu me files un kleenex ! » Elizabeth lève la tête, le jeune-homme blond lui dit : « Je peux demander un mouchoir, madame ? » Elle acquiesce de la tête avec un sourire. « Ya quelqu’un qui a un kleenex ? » L’indifférence est complète. Elizabeth cherche dans son sac et sort un paquet de Lotus qu’elle tend au jeune-homme. « Merci Madame », « De rien », répond-elle.

Elle reprend son travail de recherche. Les élèves sont plutôt calmes. Une jeune-fille, au premier rang, la regarde travailler. Elizabeth sourit à ses yeux rieurs. Les fils blancs de son i-pod contrastent avec sa peau noire et lui font comme un collier de porcelaine. Elizabeth lui murmure « Tra-vaille ». Elle rit et fait « non » de la tête. Elizabeth fait une moue de contrariété. La jeune-fille rit à nouveau.

Une autre élève attire son attention : à une table isolée, à gauche, elle est collée au radiateur électrique et a gardé son manteau. Ses cheveux foncés et longs lui reviennent en désordre sur le visage. « Johanne, file-moi ton effaceur ! » lui lance un garçon à sa gauche. « Oh, putain, tu fais chier ! » lui répond-elle.

Elisabeth observe la scène et volontairement se tait pour éviter tout conflit qui pourrait perturber l’épreuve. Elle se contente d’un « chuuuuuut » prolongé pour apaiser la tension. Rien de plus. Plus rien.

Ses yeux se posent sur une jeune-fille blonde ensevelie dans une fourrure dorée. Leurs regards se croisent. Elizabeth esquisse un sourire. La jeune-fille n’y répond pas.

Trois élèves se sont levés pour apporter leur copie. Elizabeth a tenté des « Tu es sûr ? » sans succès. Deux sont partis en rigolant. « Mais, c’est normal, madame, ils y bitent rien en anglais. ». Le même « chuuuuuut » prolongé.

Ceux qui ont fini ont sorti leur portable. Elizabeth sait qu’il est difficile de tenir une classe en devoir quand une partie des élèves a renoncé à travailler mais ne peut sortir. Elle choisit de ne faire aucune remarque et se contente de regarder les élèves concernés. Elle met l’index à la verticale sur sa bouche pour leur signifier de rester calmes.

Un garçon fait des avions en papier.

Les minutes passent.

Un avion vole et tombe près de la poubelle. Des rires. « Au lieu de faire des avions qui se crashent contre le mur, tu ne peux pas me fabriquer une cocotte, s’il te plaît ? Je ne sais plus les faire. » lui dit Elizabeth, la voix basse.

Johanne, qui n’a pas rendu sa copie, lance un « Putain, tu me les gonfles ! » dont Elizabeth ne comprend pas la cause. Trois élèves encore travaillent. Elizabeth pourtant dit sans aucune colère, le ton presque enjoué : « Mais ça suffit cette vulgarité ! C’est vraiment trop laid. Regardez, vous faites tous des efforts pour être beaux, et c’est plutôt réussi. Vous avez des habits soignés, vous prenez soin de votre coiffure. Les filles, vous vous maquillez…Et puis, dès que vous ouvrez la bouche, c’est « Putain », « Va chier », « Tu me pètes les couilles »…En fait, c’est incohérent. Vous sentez ce décalage ? » En parlant, elle se rend compte que certains l’écoutent et la regardent ; ce qui est rare à l’Institut. Les derniers élèves apportent leurs copies. « Ah, Madame, ça se voit que vous avez jamais été jeune ! » Elizabeth hésite à répondre : « Bah, si, je crois. Un peu. J’étais sans doute vulgaire aussi mais pas autant que vous, et, surtout, jamais devant un professeur » Elle ne dit rien vu le volume sonore qui augmente considérablement.

Johanne suce son pouce.

Il faut trouver un sujet de conversation pour passer correctement les dix dernières minutes. « Alors, vous partez où pendant les vacances ? » Puisque, étrangement, ils sont restés assis, ils répondent les uns après les autres selon l’ordre des rangées. « A Dubaï ! » « Et toi ? » « Peut-être à New-York. » « A Londres, chez mon père. » « A Marrakech » « A Berlin, chez ma mère. » « Je sais pas. J’sais pas ce qu’elle a choisi ma mère. » « Et vous, vous partez, madame ? » « Oui, quelques jours. Sans doute à Paris. » « Venez m’voir, madame, j’habite dans le 16ème ! » « Merci, c’est gentil ! »

Johanne est restée muette et continue à sucer son pouce.

Plusieurs élèves sont autour du bureau. « Moi, je ne sais pas où on va aller parce que mon père est très vieux alors… » La sonnerie retentit. « …aime plus trop partir loin ». Les élèves s’agglutinent sur la porte avec leurs gros sacs. Elizabeth entend des « Au revoir, madame ! », « Bonnes vacances ! ». Elle s’assoit. Elle respire profondément. 

Sur son bureau, il y a une cocotte en papier.

 

 

« Alors, voilà, vous voyez ça se passe comme ça, là-bas. »

Elizabeth parle à un homme qu’intuitivement elle n’apprécie pas. Elle lui trouve un air fat et une pensée trop facilement moqueuse. Elle lui a raconté l’essentiel en quelques minutes : le tableau, la vulgarité, leurs sourires, le pouce… Elle finit avec « Globalement, je pense que ces enfants sont indisponibles au savoir. Ce n’est pas une école dont ils ont besoin, mais… »

Il lui coupe vivement la parole :  « une bonne paire de gifles, tous ! »

Elizabeth le regarde longuement dans rien dire. Les fascistes disaient bien que la guerre est l’hygiène du monde…

Elle dit doucement : « Vous croyez ? »

 

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