Vendredi 4 novembre 2011 5 04 /11 /Nov /2011 16:16

cityintheskyfinal La grande table est couverte de papiers, articles déchirés, dessins, livres, journaux, photos, feuilles blanches. Il y a aussi des flacons de parfum, des petits savons colorés, des stylos. La femme écrit sur une feuille blanche posée sur une pile inégale de journaux. Elle observe l’enfant de temps en temps. Il se tient derrière la fenêtre basse du cabinet. Il peut ainsi regarder dehors. Il a un short noir qui laisse voir ses petites jambes fines et blanches. Il se tient droit et immobile, les bras le long du corps. Sa tête est splendide : une petite tête blonde et ronde. Son profil se découpe nettement. Cet enfant est la tristesse. Il ne pleure plus. Il est figé et silencieux. La femme laisse passer le temps. Pour la première fois depuis très longtemps elle se sent raptée. Elle s’oblige à écrire une phrase qui lui vient de loin et qu’elle aime : « L’enfant doit être amené par une prodigieuse dépense d’amour, de tendresse et de soins, à pardonner aux parents de l’avoir mis au monde sans lui demander son intention, sinon les pulsions de destruction se meuvent aussitôt. »* Elle regarde les mots et ses lettres noires d’une écriture épaisse et généreuse juste pour s’ancrer davantage et faire face à la gravité de l’enfant. Cet enfant n’est pas le mien. Et cet enfant n’est pas moi. S’il pouvait seulement se déplacer ! Tout me ramène à moi. Quand moi aussi je l’attendais derrière la fenêtre de la cuisine avec ma petite montre et que je comptais les secondes, que je pleurais, anéantie par la peur que personne ne revienne jamais. Des larmes sur les joues qui finissaient par piquer, des hoquets de désespoir. Tous les mercredis ce même rituel de l’horreur. La désintégration intérieure. L’agonie primitive. Cet enfant n’est pas moi. Cet enfant est dépressif car sa mère est morte. Elle écrit toujours. Sa mère a été aimante avec lui. Elle lui manque. Elle n’est pas sûre de la qualité de la voix qui va sortir d’elle. Aucun trémolo, juste une voix chaude et basse : « Matthieu ? Tu veux venir à ma table ? Viens près de moi. Prends les stylos et les feuilles que tu veux. Installe-toi où tu veux. » L’enfant s’est retourné. Il est scandaleusement grave. Elle sent qu’elle a capté son regard. Quelque chose semble l’animer un peu. Il va contre son corps large, moelleux et chaud. Il monte sur ses genoux. Elle sent un soulagement l’envahir. Ils vont découper, colorier et coller. Ensemble.


*Sandor Ferenczi

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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