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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Conversation téléphonique

Publié le 17 Janvier 2010 par Fraise in nouvelles

oreille telephoneElle est rentrée chez elle. Elle a déposé son sac à mains, ses dossiers et se détend sur le canapé. Avec son chagrin, elle s’est enveloppée dans une couverture délicieusement douce. La chaudière ronronne. La nuit s’annonce très froide.

Elle suit vaguement une émission quotidienne à la télévision. Son intérêt est relancé par l’arrivée de Jacques Dutronc sur le plateau. Les habituelles lunettes fumées. Il répond avec humour, intelligence et liberté. Bien que triste, elle pense à ce projet joyeux de s’acheter un billet pour son concert quand il sera dans la région.

Le téléphone sonne. Elle se réjouit de bavarder avec son vieil ami de dix ans. « Allo, oui. Tu es rentrée depuis longtemps ? »

La voix est mal posée. Le ton est empressé.

Elle comprend qu’il s’agit de son père.

Aucun enthousiasme. De l’agacement déjà.

L’entrée en matière est gauche. La question posée n’a pas intérêt et l’irrite. Malgré tout, elle évalue qu’elle doit être rentrée depuis environ quarante-cinq minutes mais elle sait qu’elle ne pourra pas le dire et elle sait aussi que cette question stupide lui rappelle celle que sa mère posait systématiquement quand on l’informait que Monsieur Untel ou Madame Unetelle avait appelé. « A quelle heure ? » disait alors la mère effrayante d’une façon agressive.

Elle choisit donc de répondre : « Je ne sais pas. Ce n’est pas très important. »

Son ton est calme, dépourvu de cynisme. La phrase est juste posée.

Il continue : « Oui, oui. Alors je voulais savoir ce que tu fais à Noël. »

Evidemment. C’est la période des « fêtes ». Le coup de fil mensuel a aussi cet enjeu.

Elle répond qu’elle n’a pas réfléchi à la chose. Elle ne sait pas.

« Ah et bah moi je peux te faire une proposition. Alors, tu vois, moi, le 24, je suis invité chez B. avec les petits. Donc je peux te proposer le 25 à midi que l’on mange ensemble. »

Elle a une sœur. Elles sont éloignées depuis quelques années. Depuis plus loin encore.

Ce n’est la faute ni de l’une ni de l’autre.

On les a simplement mal élevées ensemble.

 

Elle dit : « Je n’ai aucune idée vraiment. Je ne sais pas où je serai. »

Son père répond alors vivement sur un ton plus élevé : « Ah bah oui, mais il faut que je sache, moi ! »

Elle perçoit que la névrose d’angoisse de son père se déploie. L’idée d’être seul le 25 commence à lui devenir pénible peut-être. Il voudrait peut-être aussi partager ce moment avec sa fille.

Il ne le dit pas.

 

Elle ne fait aucun effort empathique. De la fatigue, du chagrin, de la déception encore une fois.

 

Elle répond : « Vraiment, je ne sais pas. Ces choses-là ne m’intéressent pas, en fait. »

Son père répond immédiatement : « Mais enfin tu peux bien savoir ! »

 

L’effroi de l’abandon qu’il pressent et qu’il n’a pas les mots pour éviter ?

 

Elle tente une réponse insatisfaisante, dure même : « Bah, je ne sais pas si je serai ici ou partie ou dans mon lit. »

 

« Mais pourquoi ça ? Ça ne va pas ? »

Elle répond avec clarté : « Si ça n’allait pas, ce n’est certainement pas à toi que je le dirai. »

 

Cette phrase, elle ne l’a pas réfléchie. Elle est tellement vraie qu’elle est sortie spontanément.

Que pourrait-elle lui confier comme sentiments ? Elle se souvient lui avoir écrit sa souffrance d’adolescente autrefois. Lettre morte. Lettre niée même.

 

Et là, elle entend dans le combiné une voix oppressée et oppressante : « Ça ne va pas ? Ça ne va pas ? »

 

Il y a une panique, comme une incapacité à accueillir la possibilité d’une faiblesse chez l’autre qui pourrait renvoyer à une autre plus lourde encore. Il y a sans doute aussi une inquiétude bienveillante…Mais cette charge de maladresses et de mal-être à recevoir, elle a trop de fatigue et de lassitude pour y faire face. Porter le poids d’un père défaillant.

 

Elle repose le combiné.

 

Echange impossible ce soir.

 

Conversation téléphonique terminée.

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