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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Douleurs

Publié le 4 Septembre 2011 par Fraise in nouvelles

tasse mois juilletJe pressentais que cela se passerait mal. Je suis arrivé chez lui dans la matinée. Il vivait principalement dans une pièce par laquelle il avait accès à sa chambre. C’était un lieu très doux, très chaleureux avec une lumière tamisée. Il n’aimait pas la lumière. Quand il travaillait, et surtout en plein été, il fermait les volets aux trois-quarts. Il cherchait toujours à reconstituer une ambiance vespérale. Le soir, c’était vraiment ce qu’il préférait. Il se sentait apaisé par la tombée de la nuit et la pluie aussi. Il prenait alors un verre d’alcool, un vieux Porto le plus souvent, et il arrivait à se détendre un peu. Surtout s’il pensait avoir bien travaillé. Parce qu’évidemment, comme tous les créateurs, c’était un travailleur forcené, exigeant, perfectionniste. Quand je suis arrivé ce matin-là il travaillait depuis l’aube. Il avait tous ses fétiches à côté de lui, sa tasse à déjeuner Royal Albert, celle avec les fleurs de myosotis uniquement parce que « myosotis » se dit « forget-me-not » en anglais, la montre aussi que je lui avais offerte pour ses trente ans… J’avais eu tort de repousser la demande que je devais lui faire. Bien sûr. Mais…comment dire ? J’avais manqué de courage les jours précédents et, la veille au soir, je n’avais pas eu le cœur de gâcher son repos. Alors, je me suis retrouvé au pied du mur avec le papier à lui faire signer avant midi. Nous avons parlé de son travail puis j’ai vite dit que je m’étais engagé en son nom à prêter le petit Morisot pour une exposition. Alors, voyez-vous, ce tableau était niché entre une bibliothèque et une tenture. Il a immédiatement levé les yeux, regardé le tableau et il s’est tourné vers moi, consterné. Je n’ai pas baissé la tête. Non. J’ai soutenu son regard que j’ai senti plein d’effroi. Je lui ai dit : « Nous l’avons déjà fait Adrien. Ce n’est qu’un prêt de quelques semaines. » Et il m’a répondu avec une voix blanche : « Mais tu ne comprends pas. Là, il va y avoir un espace là….Et je travaille, là, juste à côté… » Alors j’ai répété : « Il n’y aura aucun problème. Nous l’avons déjà fait pour d’autres toiles. » Je sentais qu’il était vampirisé par l’angoisse et je m’en voulais terriblement. Je l’ai consolé comme un enfant. Je lui ai dit : « Tu vas voir, je vais faire une photographie du tableau avec l’éclairage que tu souhaites et je la ferais développer sur une toile de la même dimension. Et on la mettra au même endroit ensemble… Et tu n’y penseras plus. » Je me souviens d’avoir caressé longtemps sa tête sur mes genoux pour qu’il s’apaise. J’ai passé tous les jours qui ont suivi avec lui dans l’appartement. Je sentais qu’il en avait besoin le temps d’absorber le choc. J’ai effectivement fait réaliser le tableau avec la photographie et nous n’en avons plus parlé. Il était pris dans ses nouvelles créations. J’étais là juste comme des points de suspension ou des traits d’union, je ne sais pas… Et comme d’habitude le succès fut au rendez-vous. Et quand j’ai récupéré le Morisot, je l’ai remis à sa place. Nous avons passé la soirée à l’admirer tous les deux. Je me souviens qu’il m’a dit « merci ». Non pas de l’avoir rapporté -de cela, il ne doutait pas ; la valeur financière ne lui importait pas et permettre à chacun de voir cette toile était pour lui une évidence… Il me remerciait juste de m’être donné tant de mal pour calmer sa douleur. Des moments similaires nous en avons vécu beaucoup d’autres. Oui, beaucoup. Et je dois dire que compatir à cette douleur en est une autre. Aussi.

Il se leva rapidement pour signifier que l’entretien était terminé.

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