Mardi 1 novembre 2011 2 01 /11 /Nov /2011 11:25

fenêtre « Vous voyez, ça ne me plaît pas trop ça. Oui…la fenêtre. Une fenêtre pour moi, ce n’est pas un cadre en aluminium, couleur aluminium. Non. Je n’aime que les fenêtres en bois, en bois blanc de préférence, avec des volets. Des vrais volets. Ceux que l’on ouvre grand le matin en ouvrant la fenêtre. Alors on voit le monde, on le respire. On en prend le brouillard, le froid glacé ou la douceur. Remarquez, j’aime aussi les volets en fer qu’on plie et déplie. J’aime bien leur bruit. Ça me plaît. » Il sourit. « Enfin…c’est idiot, tout cela. Ça n’a pas d’importance. C’est même tout à fait ennuyeux. » Il continue. « Vous savez, je n’ai jamais acheté de maisons. Je n’ai jamais pu. A chaque fois, quelque chose n’allait pas. Souvent les fenêtres, mais pas seulement. Alors, je suis depuis quarante ans dans le même appartement, que je loue. » Il tire sur sa cigarette qui s’est éteinte. Il la rallume avec un vieux Bic rouge. « J’y suis bien. C’est là que je vis et que je dessine. J’y ai toujours été bien. C’est presque inexplicable. » Il fume tranquillement. Sa chemise bleu ciel est un peu froissée. Elle est de la couleur de ses yeux usés. « Non, ce n’est pas du tout inexplicable. Il y a dans ce lieu des éléments dont j’ai besoin pour survivre. » De la main, il fait comprendre au serveur qu’il veut un autre verre. « C’est fou comme les mots peuvent nous faire dire n’importe quoi ! Parfois, je me dis que, finalement, j’invente tout. Je mens tout le temps. » Il fume. « Comme tout le monde, sans doute… Il n’y a rien dont je sois sûr. Si, tout de même : quand j’ai raté un dessin, alors là, je le sais. C’est évident pour moi. Je sais aussi quand je me sens vraiment bien et quand je me sens vraiment mal. Tout le reste, c’est dans un brouillard, c’est changeant. Ça bouge tout le temps. » Il respire le grog fumant. « Je me souviens quand ils ont arrêté le papier « La vie technique » chez Canson. J’ai pleuré. J’ai pensé que c’était fini pour moi. J’avais passé plus de trente ans avec ce grain, son odeur. Je me suis senti comme l’enfant que j’ai été : tout petit, tout seul, désemparé. Totalement en détresse. Je suis allé voir un ami médecin. Il me fallait quelqu’un pour me rassurer, m’aider. Remarquez, quand j’étais tout petit, il n’y avait personne pour m’aider. Ça a été si dur d’être un enfant…si dur…et Canson m’a vraiment fait du mal. Et puis, j’ai travaillé sur du Sennelier. Mais, ce fut difficile, cette période… Les gens ne se rendent pas compte. » Il passe sa grosse veste en laine. Les manches un peu longues cachent ses doigts épais. « Tout va bien monsieur ? » demande le garçon. « Oui, très bien. Merci, jeune homme. » « Vous voulez quelque chose d’autre peut-être ? » « Non. Non merci. » Il sourit. Il regarde par la fenêtre en bois blanc. Il cale mieux encore son bassin dans le fauteuil rond en velours. Dehors, on ne voit plus que les jambes des passants sous leur parapluie. Ils marchent vite. Petits traits agités sur fond d’église et d’immeubles grisaillés par la pluie.

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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