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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Hitler et les Pataugas

Publié le 25 Janvier 2010 par Cerise in nouvelles

pataugas

Coup de tonnerre au rayon « meilleures ventes » de la librairie d’Auchan.


Là, entre les couchers de soleil sanglants du Symbole perdu, de Dan Brown (1ère place), et les couchers de soleil flamboyants de La première nuit, de Marc Lévy (3ème place), dix exemplaires d’un beige uni, qu’on dirait presque jauni, dix volumes austères, qui se font tout petits, qui ont l’air de dire : « Euh, mais enfin, il doit y avoir erreur ! Que faisons-nous là ? ».

Un philosophe en meilleure vente ?  Le spinoziste Alain Badiou en 2ème position ? Pour un  Eloge de l’amour ? C’est une blague ?


La nouvelle vaut un détour. Je me saisis d’un des volumes et jette un coup d’œil sur la quatrième de couverture où je trouve une citation : « La conviction est aujourd’hui largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour est une contre-épreuve. L’amour est cette confiance faite au hasard. »

Ah ? Euh… Voyons l’intérieur. « La philosophie, vous le voyez, est donc disposée dans une grande tension. D’un côté une espèce de soupçon rationnel jeté sur l’amour comme extravagance naturelle du sexe. De l’autre, une apologie de l’amour souvent proche de l’élan religieux. »


Bon, je ne suis pas sûre que ce bouquin va changer ma vie, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’acheter, et puis je dois faire confiance au hasard... Je tiens à me joindre, dans un élan quasi religieux, au chœur des acheteurs de Badiou en hypermarché et c’est d’un cœur léger que je me dirige vers les caisses automatiques pour consommateurs autonomes, dont je crois encore faire partie. J’ai aussi fait l’acquisition, au passage, d’une paire de « cranberries », des baskets en cuir. Leur petit air newyorkais m’a séduite. Et, oui, l’amour existe, me dis-je crânement en posant le livre sur le plateau de la machine. L’amour existe et les gens lisent abondamment de la philosophie. Auchan vend pour pas cher des grolles typiquement manhattaniennes, les gens lisent de la philosophie, ils lisent même un éloge de l’amour. Qui prétend que le monde va mal ?


Badiou est enregistré, reste à faire comprendre à cette caisse automatique que je veux aussi payer les baskets en cuir. Or, je ne décèle aucun code barre sur la boîte en carton.  Qu’à cela ne tienne, je vais soumettre ce petit problème à une spécialiste. J’avise une jeune femme  vêtue de la blouse « Auchan » et tente d’attirer son attention en levant la main, comme on m’a appris à le faire à l’école. Elle est en pleine conversation avec un technicien. J’attends. La conversation se poursuit. J’attends tranquillement, rien ne peut entamer ma sérénité badiouienne. Un autre client se met aussi à attendre derrière moi. Toutes les caisses sont occupées. Il me regarde d’un air un tantinet maussade. Ma sérénité badiouienne descend d’un cran. Rien de grave. Je hèle à nouveau la spécialiste. Elle me crie « J’arrive ! », puis arrive effectivement et me dit : « Ne levez pas le bras comme ça, ça pourrait être mal interprété ! ».

-          Pardon ? lui rétorqué-je, interloquée.

-          Oui, quand vous levez le bras comme ça, on pourrait croire que vous êtes nazie !

La stupéfaction me rend quelques secondes aphone. L’employée n’a rien d’agressif, il est clair qu’elle veut simplement m’avertir. Elle mime un salut nazi, pour mieux me faire comprendre combien mon geste était déplacé. Je pourrais me lancer dans de savantes comparaisons entre ma gestuelle scolaire et celle d’un membre de la Gestapo, mais décide de passer outre et me borne à lui dire que je ne trouve pas de code-barres sur ma boîte à chaussures. Levant des sourcils compréhensifs, elle ouvre la dite boîte et m’explique en détachant ses mots que le code barre se trouve agrafé à la semelle des souliers, voilà, comme ça, vous voyez ? « Tiens, ajoute-t-elle, rieuse,  ils vendent des Pataugas en cuir, maintenant ? Elle est bien bonne ! »


Cruel miroir ! La fringante émule de Woody Allen (mais porte-t-il des Pataugas en cuir ?), prête à rejoindre, en un élan philosophique et amoureux, les milliers de lecteurs du dernier Badiou, se contemple désormais, dans le regard sarcastique de sa semblable, sous la forme d’un Hitler chaussé de Pataugas…

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