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a été créé et offert par la Fabrique, tous nos remerciements à Koulou, alias Flégroll!
Il
faisait un temps de Toussaint. Le brouillard épais refusait de se lever. On distinguait à peine les feux des voitures, au fond. Toute la rue en bas était prise dans une gaze grise. L’épicier
avait ouvert mais son étal était encore bâché. Aucune mère, aucun enfant ne passait dans la rue déserte. La porte s’ouvrit avec un bruit qui fit légèrement sursauter la dame dans l’embrasure de
la fenêtre-le même que celui de son enfance quand elle entrait dans la chambre de sa mère, le bruit de la tige qui bouge dans la serrure ancienne quand la main tourne l’ovale de porcelaine
blanche. Elle quitta à regret sa position. Elle aurait voulu rester là à observer la rue lentement sortir du brouillard. Le samedi matin, tout est comme anesthésié, moins que le dimanche mais
c’est déjà un rythme différent de la veille. Et le brouillard froid rajoutait de la torpeur. Elle vit encore un homme, le manteau au col relevé, marcher vite en direction d’une voiture. Il
parlait à quelqu’un dans son téléphone portable. Cela n’existait pas autrefois. Avec sa main libre et gantée, il faisait des gestes d’impatience. La dame s’assit sur la chaise au pied de laquelle
se trouvait un sac en cuir noir avec une petite boucle dorée à l’ancienne mode. Le parquet craqua sous la moquette et les pas de la femme et de l’enfant qui entraient. La jeune femme murmura un
bonjour timide dans un sourire. Un genou au sol, elle enleva le manteau du garçon. La dame regardait la scène les yeux encore emplis du brouillard du dehors. L’enfant s’était assis sagement. La
salle était presque vide : juste des chaises le long des murs et quelques revues bien alignées sur une table au centre de la pièce. Les deux femmes se souriaient quand leur regard se
croisait. La dame trouvait la jeune femme belle et émouvante ; peut-être à cause de la douceur qu’imposait son visage, de son comportement retenu . Elle n’avait pas sorti de téléphone
portable, elle n’envoyait pas de message, elle parlait bas à l’enfant. Ses fils à elle étaient grands maintenant. Combien de fois avait-elle enlevé de cette façon leur blouson et leurs
gants ? Tous ces gestes pour eux. Elle regarda ses mains toutes ridées et son alliance dorée si fine qu’elle semblait usée. Elle se sentait attirée par cette femme si jeune et si aimable.
Elle sentait monter en elle un obscur refus. Elle regarda encore une fois ses mains. L’enfant ne bougeait pas, les yeux rêveurs. Une femme en blouse blanche ouvrit la porte et dit en la
regardant d’une voix et d’un air neutres : « C’est à vous ». Elle se leva et sentit une douleur dans son genou gauche. Elle se regarda furtivement dans le grand miroir doré et
piqué au-dessus de la cheminée en marbre blanc veiné de gris. Elle vit l’espace de quelques secondes la jeune femme pleine d’espoir qu’elle avait été. Elle se retourna alors et demanda d’une voix
basse en désignant l’enfant : « C’est le vôtre ? » La jeune femme fit non de la tête avec la même bienveillance. « Vous avez le temps… Oh, oui… Vous avez le temps. »
Avant de franchir le seuil, elle regarda par la fenêtre le ciel encore troublé de brouillard.
Je retrouve là la "tonalité" de Thomas: beaucoup de sensibilité et de finesse. On y est, on attend aussi et le temps passe... Merci pour ce moment de "grâce" un jour brumeux.
J'adore aussi ces petits moments d'attente et de silence. Cette sensation de paix, la liberté de cette dame qui laisse voletter ses pensées dans ce petit temps d'attence. Un délice.