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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Liberté

Publié le 11 Avril 2011 par Fraise in nouvelles

gerberasClara rentre chez elle à pied par un beau jour d’août. Elle a acheté un gros bouquet de gerberas rose. Elle a longé la rivière, attentive aux canards et à la végétation dense. Elle est plutôt légère à la vie, d’une légèreté pleine et accueillante. Elle rattrape le boulevard, marche encore un peu, ouvre la grille du jardin de la résidence où elle vit et relève son courrier. En refermant la boîte elle réalise qu’elle a oublié de prendre le pack d’eau dans le coffre de sa voiture. Elle rouvre donc la grille et remonte la rue de quelques mètres. Elle entend un cri, comme une interpellation dont elle ne distingue pas les mots. Elle regarde autour d’elle et voit un cycliste, habillé comme un professionnel, arrêté au feu sur le boulevard, et qui fait des gestes de reconnaissance en sa direction. Elle le fixe, perplexe, incapable de reconnaître la personne et se désigne de la main droite en disant : « Moi ? » Il traverse la route et Clara le reconnaît alors. Il s’agit d’un ancien collègue de travail dans une des sociétés où elle est intervenue en début d’année. Clara est contente et nerveuse soudain. Il arrive jusqu’à elle sur le large trottoir. Ils s’embrassent.

« Excuse-moi, je ne t’avais pas reconnu avec tout ton déguisement ! lui dit-elle d’une voix enjouée

-Tu parles, c’est normal et avec le casque en plus ! » Ses yeux verts sont toujours aussi beaux et rieurs aujourd’hui. Il s’installe bien sur la selle et croise les bras. Clara lui dit :

« Dis donc, tu es parti en vacances pour être aussi bronzé ? La Corse ?

-Oui, exactement, comment tu le sais ?

-Ah, bah… j’ai dit ça comme ça !

-Oui, oui, on est partis là-bas ! C’est très beau. C’était vraiment bien. C’est assez saisissant… les paysages. » Il a toujours cette façon d’imposer subtilement à l’autre son rythme, quelque chose de lent et d’apaisant pour Clara.

« Je ne connais pas… Mais j’imagine…J’aimerais bien y aller une fois. »

Il baisse la tête qu’il incline vers elle :

« Et toi, tu es partie un peu ?

-Oui, je suis allée en Espagne avec des amis. A Barcelone. C’était bien aussi. Très sympa, dit-elle en penchant la tête.

-Ah oui. Je ne connais pas vraiment l’Espagne. Juste, tu vois, le musée Dali…à… Figueras, je crois. On s’y était arrêté il y a quelques années.

-Oui, tout à fait. »

Il paraît dans la maîtrise, le phrasé serein. Mais il ne la regarde pas souvent. Il suit parfois l’axe de son vélo, légèrement de profil par rapport à elle. Il a posé les mains sur le guidon qui parfois tourne. Elle revit des scènes passées au bureau : ….. « Je sortirai ta voiture du parking, s’il neige encore ; ne t’inquiète pas ! » …. « Tu ne reviens plus travailler ici, alors ? –Bah, ma mission est bientôt finie. Mais je ne suis pas très peinée : je trouve que l’ambiance n’est pas terrible dans le service. –Oui, ce n’est pas faux. Moi je m’y suis habitué. Depuis le temps !… Tu as trouvé autre chose ?- Oui, dans une semaine, je commence à la Communauté d’Agglomération. A priori, il y a un bon espoir de contrat indéterminé. –Ah, c’est bien ! – Oui. Et c’est dans une semaine donc je vais pouvoir aller au cinéma jusqu’à plus soif ! –Ah, oui ? C’est vrai, c’est bien le cinéma …Alors, tu m’abandonnes… »… « Ah, tu reviens encore un peu ? Je pensais qu’on ne se reverrait plus. »

Elle le revoit, la dernière fois, à la cafétéria de l’entreprise. Il lui avait parlé les yeux régulièrement attirés par son décolleté. Elle n’en avait éprouvé aucune gêne, bien au contraire. Bronzé, elle le trouve encore plus beau. Elle observe ses mains et son visage à la fois fins et virils. Elle pense qu’il doit avoir plusieurs années de plus qu’elle, la quarantaine. Il lui demande :

« Tu es allée au pot de Gilles en juillet ?

-Oui, mais tout à fait par hasard parce qu’il fallait que je leur rende des papiers et je suis arrivée en pleines festivités donc je suis restée un peu, puisque Gilles me l’a proposé ! » Elle dit cela sur un ton ironique qui laisse suggérer son peu de sympathie pour le personnage.

« Ah, oui. Mais moi je n’y étais pas parce qu’en fait je n’étais pas du tout informé et je lui ai fait remarquer qu’il aurait pu quand même nous prévenir et nous inviter. »

Clara sent qu’il regrette. Son regard vert est doux, le timbre de sa voix et sa parole posée l’enveloppent. Elle ne l’imagine pas se mettre en colère. Mais, dans ses rides, elle retrouve ce qu’elle a discerné dès leur premier regard : un voile de lassitude qui lui paraît toujours se lever un peu quand ils se retrouvent.

« Tu penses repartir en vacances ? demande-t-elle

-Non, non, dit-il, résigné. »

Il la regarde avec bienveillance :

« Et toi ?

-Oui ,je vais repartir une semaine dans le Sud.

-Ah oui ? » Il relève la tête plus haut : «  Dans quel coin ?

-Montpellier et autour, dans Le Larzac.

-Ah, je connais bien. C’est très beau aussi là-bas. Il y a des villages magnifiques, Saint-Guilhem-le Désert…

-Oui, tout à fait. Je vais me promener là avec des amis, ajoute-t-elle en souriant. »

Il a le regard vague. Elle se retourne et ouvre son coffre pour prendre les bouteilles d’eau. Elle continue à lui parler :

« Tu es un fan de vélo, alors ?

-Oui, j’en fais pas mal en ce moment. Ça m’occupe.

-Moi je n’aime pas trop ce sport. C’est tellement dur ! Dès que ça monte, je trouve que c’est horrible ! » Elle rit. « Je n’y prends aucun plaisir.

-Ah! dit-il dans un sourire. »  Il a haussé doucement les épaules : « C’est vrai que c’est physique parfois ! »

Clara baisse les yeux et regarde ses cuisses musclées. Leurs mains se touchent dans un geste d’une intensité vidée par les circonstances : il a redressé son guidon, elle est lestée par le pack d’eau et les fleurs. Il y a le bruit des voitures et les mitaines, aussi.

« Tu habites dans le coin, alors ?

-Oui, juste là, dit-elle en lui montrant de la main un immeuble des années 70. Tout en haut, au dernier étage. J’y suis bien. »

Elle n’arrive pas à lui proposer de boire un verre, même d’eau. Il a son vélo, ses chaussures à crampons, son cycliste. Et puis, il est attendu, sans doute.

Leurs corps se touchent à nouveau et la conversation se troue un peu mais il ne part pas. Il continue à regarder devant lui. Clara observe ses mains, toujours aussi belles, même dans les mitaines.

« Tu sais, tu peux passer quand tu es dans le coin. Il suffit de sonner. »

La phrase est dite sur un ton anodin. Il ne bouge pas.

«Il fait beau aujourd’hui, dit-il. Presque chaud.

-Oui, mais ça fait du bien parce que quand je suis rentrée d’Espagne, j’ai carrément remis le chauffage !

-Oui, c’est vrai qu’il a fait presque froid ces derniers jours. »

Il regarde les fleurs que Clara a posées au sol sur le pack d’eau :

« Tu es invitée ?

-Non, dit-elle, surprise. Elle suit son regard : Ah, les fleurs !… Non, c’est juste pour moi. Elles sont belles, hein ? Les gerberas, c’est tout simple et c’est très beau, je trouve… » Elle sourit en redressant le bouquet dans sa main.

Il penche la tête et la regarde : « Bon, je vais y aller ! Il doit bientôt être midi ? » Il fait pivoter son vélo côté route :  

« Oui, sûrement ! répond-elle sur un ton faussement concerné.

-Bonnes vacances, alors, puisque tu repars ! » Il a son sourire las.

« -Oui, à toi aussi ! » Il s’apprête à traverser la route et elle rajoute : « Fais attention ! Et à bientôt ! »

Clara entend en écho la formule maternelle qu’elle vient de prononcer et qui la fait retomber loin de ses mains d’homme, de son corps bronzé, de ses lèvres douces, de son regard velouté. Là où il n’aurait pas voulu qu’elle tombât peut-être. Là où elle s’en veut d’être tombée. Elle en rit en même temps. Après tout, quel espace existe-t-il ? Si elle peut assez bien envisager des gestes entre eux, Clara s’interroge sur les mots. Ceux des regrets ? De la consolation ? De tous ceux-là, elle ne veut plus.

Elle ne se retourne pas pour le suivre du regard.

Il lui faudrait tant de courage pour sonner chez elle, un jour, ou, glisser un mot dans sa boîte aux lettres. Du désir assumé aussi, et peut-être encore autre chose.

Elle entre dans le hall et se sourit dans le grand miroir. Elle lit dans ses yeux le goût pétillant de la liberté conquise qui efface déjà l’ombre de la déception.

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