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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Naissance

Publié le 12 Septembre 2011 par Fraise in nouvelles

index« Joyeux anniversaire ! » Ils sont tous là, dans le bureau du patron, autour du gros gâteau carré au chocolat. Les bouteilles de champagne sont dans le grand seau argenté rempli de glaçons. « Merci ! Merci ! » Le patron est souriant, les cuisses appuyées contre son bureau. Il ne peut pas reculer davantage. Il regarde un peu le sol. Il ne sait pas quoi faire de ses mains. Un silence un peu gêné s’installe. Sa fidèle secrétaire se lance : « Voulez-vous que je coupe le gâteau ? » « Ah oui, volontiers. » Et elle ajoute dans un grand sourire : « Et vous, vous vous occupez du champagne pendant ce temps, patron ? » « Le champagne ? Oui, oui, bien sûr ! » Il regarde autour de lui : « Et il est où le champagne ? » « Bah, là, juste devant vous ! » répond la nouvelle collaboratrice Maegh, perplexe et presque impatientée, en désignant avec son menton le gros seau et les six bouteilles, devant lui. « Evidemment ! Evidemment ! » Le patron la regarde bizarrement et se rattrape mal, la voix trop forte. Il finit par remplir chaque flûte pendant que la secrétaire sert des rectangles chocolatés dans des petites assiettes. Une voix masculine dit : « Alors, patron, on attend tout de même un discours, pour l’occasion ! » Le chef reprend une contenance. Il a son verre dans la main gauche et esquisse un geste enveloppant de l’autre. Il plisse un peu les yeux, se fait charmeur. « Ho, je ne vais pas vous ennuyer avec un discours. Je crois que, vous comme moi, on en entend bien assez tous les jours ! » Il s’arrête et sourit. La petite assemblée rit. Maegh tourne un peu le dos et le visage comme si elle cherchait quelque chose derrière elle. « Que voulez-vous que je vous dise ? Un an de plus à mon âge, je ne sais pas trop s’il faut s’en réjouir ! » Il laisse un silence pour leur permettre de pousser des petits « Ho ! » de réprobation. « Mais c’est un an de plus avec vous, alors, bien sûr, c’est une joie ! » Et tous de crier « Ah ! ». « Voilà, c’est tout ! Merci à vous. Que l’avenir soit beau ! » Ils applaudissent, on trinque et lui penche un peu la tête, souriant, apparemment satisfait, cherchant Maegh, presque invisible derrière la carrure imposante d’un jeune collaborateur. Il mange goulûment et boit vite. Il s’en rend compte et pour masquer la chose, il se ressert lui et les autres, sauf Maegh qui met la main sur son verre. Elle n’a rien bu encore. Elle regarde par une fenêtre du building, à l’écart. Le patron a posé une fesse sur son bureau. C’est sans doute la fatigue de toutes ces réceptions. Ou la fatigue de toute une vie. C’est incroyablement convenu tout cela, n’est-ce pas ? Je plaisante, ils rient ; je ris, ils s’esclaffent ; je hurle, ils se taisent. Je fais ce que je veux d’eux. C’est ce que vous pensez Maegh, non ? Qui va me contrarier un peu ? Qui va me le dire que je suis brutal, maladroit, que je joue, que je ne suis pas si intelligent que cela aussi ? Qui ? Si j’étais si fort, me laisserais-je entourer ainsi ? Accepterais-je d’être leur messie ? Je les méprise, en fait. Je n’aime pas les êtres dociles mais je les utilise tout le temps. Qui est-ce que j’aime à part moi-même finalement ? Je ne pense qu’à moi. Je suis orgueilleux comme un roi, bien convaincu au fond d’être supérieur à tout le monde. Même ma femme, je la méprise. Elle participe à toute la comédie, comme les autres. C’est elle qui l’a orchestrée même. Elle avait besoin d’un dieu, Monsieur le Juge. Son père mort, les enfants trop grands, il lui fallait une nouvelle idole, une occupation à sa mesure aussi. Alors, je fais ce que je veux : je distribue des sourires et des clins d’oeil comme des caresses à un bon chien, comme ça, sans y penser. Mais aussi bien, je tonne, je rabroue. Avec les femmes, c’est pareil : je me les paye, partout, où je veux, quand je veux. C’est si facile ! Ca marche tout le temps. Tout le monde court derrière moi. C’est bien moi le dieu, non, Monsieur le Juge ? C’est bien ce qu’ils ont voulu ? Oh, maman, qu’as-tu fait de moi ? Pourquoi tu ne m’as jamais puni ? Toujours tu pleurais de voir papa partir et rentrer trop tard. Tu me serrais dans tes bras. Tu pleurais. Tu me pardonnais tout parce qu’il fallait bien qu’il te restât un objet d’amour éternel. Oh, mon juge, prenez le temps de me comprendre ! Je serais tellement plus beau s’ils me laissaient tous tranquille. N’est-ce pas Maegh ? Vous, vous me laisseriez tranquille ? Non, je triche encore un peu là ? C’est ce que vous pensez, non ? Il faudrait surtout que je sorte de moi-même, de la grande image de moi-même. C’est comme ça que je serai plus beau, peut-être. N’est-ce pas, mon juge ? Maegh ? Maegh ? S’il vous plaît, dites-moi ce que vous pensez de moi ! Dites-moi que vous ne m’aimez pas beaucoup, que vous ne m’aimez pas autant qu’eux, que vous allez m’aider à en sortir de cette toile dans laquelle je suis pris. Un silence gêné s’est fait autour de lui. « Patron ? » répète sa secrétaire. Il se redresse doucement. Il dit comme un automate : « Deux secondes. Il me faut encore deux secondes. » Au prix d’un grand effort, il se rassemble. « Le téléphone. Ligne 6, patron. » Il cherche Maegh du regard. Elle est toujours loin. Près de la porte entrouverte maintenant. Elle le regarde dans les yeux, impassible, sans méchanceté. Elle semble l’inviter à sortir lui aussi. « Ligne 6, patron. C’est votre femme. »

Il a une incroyable envie de pleurer.

« Non. »

« Dites-lui que je ne suis plus là. »

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