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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Pénélope

Publié le 3 Mars 2010 par Fraise in nouvelles

Raphaël Mezrahi, créateur du faux interviewer
pénélope Hugues Delatte et de sa cousine Dolorès Boutboule :
« Le supermarché, c’est la vie. Quand je pars pour l’étranger, c’est le premier endroit que je fréquente pour découvrir une culture […] Je reste au moins deux heures et demie dans un supermarché. Un jour avec un copain, on s’est même fait virer à la fermeture, on traînait trop. Je suis un véritable accro. »
Hugues Delatte : « Qu’en pensez-vous…(silence) en général ? »




Quand Pénélope s’emmerde -et puisqu’elle refuse de faire de la tapisserie- elle part au supermarché. Au Carrefour Market. C’est bien parce que ce n’est pas trop grand. C’est plutôt cher, mais elle s’en fout Pénélope. Et, en plus, elle a toujours un truc qui lui manque : une brique de soupe, des kleenex, une mangue, des bananes, des petits pains suédois…
Pénélope aime chanter. Dans la rue, dans sa voiture, partout. Aujourd’hui, c’est « On peut vivre sans richesse, presque sans le sous. Des seigneurs et des princesses, y’en a plus beaucoup… ». Une fois garée, elle vérifie rapidement son maquillage dans le rétroviseur. Où qu’elle aille, Pénélope ne sort jamais sans fard à paupières, mascara, fond de teint, blush et le cheveux brushé et brillant. C’est son modus operandi. Rassemblant ses affaires - sac à main, gants, clé de voiture - elle voit, en face et sur la droite tout près de l’entrée du magasin l’énorme 4x4 Porsche Cayenne. Elle le reconnaît parce qu’elle a lu que ça coûtait le prix d’un appartement moyen dans sa ville. Elle n’a pas oublié non plus la forme de la voiture, plutôt douce, arrondie, élégante. Son nom, c’est facile : il est écrit très lisiblement sur l’arrière en lettres arrondies d’écolier. Pénélope ne sort pas de sa voiture : elle analyse la zone Cayenne. Un homme jeune, terne,  au corps fin, manteau en drap, chemise blanche, col doublure rayures Burberry, est à côté. Le propriétaire, se dit Pénélope. Une femme en fourrure noire le rejoint de son côté de la voiture. Sa femme sans doute. L’homme ouvre la portière arrière et prend dans ses bras une petite fille. Pénélope cherche de sa main son crayon à lèvres et redessine le contour de sa bouche d’un trait beige rosé : elle a décidé de faire de cet homme, son amant Carrefour Market. « Mais vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas. Non, non, non,non, on ne le pourrait pas. »
Elle descend de sa voiture et passe devant le couple, en chantonnant,  le sourire aux lèvres. La femme a la tête plongée dans le coffre. Pénélope pose un regard appuyé sur l’homme. Il l’a vue. Elle sait qu’elle a accroché son regard. La première épreuve brillamment passée, Pénélope entre dans le magasin et s’arrête au premier stand, ce qui lui permet de se retourner. Elle lit les étiquettes des différents pains en tranches : pain de campagne, pain complet, pain aux céréales, pain aux noix…Faussement absorbée, elle guigne l’arrivée de la famille. Elle entend une petite voix : « Moi aussi je veux un caddie ! ». La maman lui répond : « Prends le petit, juste là, ma pupuce. ». Pénélope se retourne. La petite fille porte la même fourrure que sa mère.  Pénélope la regarde avec un sourire attendri et nécessaire pour conquérir le père. Elle relève les yeux et avec ce même visage ravi croise ceux du père qui la regardait déjà. Elle pivote et met tout naturellement un pain tranché aux céréales dans son panier en osier. Et elle se dirige, sur sa droite, vers le rayon des lessives. Persil, Savon de Marseille, Super Croix, Minidoux…non, rien ne l’intéresse ici. Ah, des collants ! Oui, il lui en faut, mais pas dans le panier en osier. Cela risquerait de les filer. Pénélope les met dans son sac à main en attendant. Le magasin est quasi désert. Elle n’entend plus la petite fille. Ils ont dû passer de l’autre côté, à gauche du rayon boulangerie. Elle décide d’aller au rayon fruits et légumes parce qu’elle a envie de litchis et parce que c’est un point stratégique chez Carrefour Market : dans le même champ visuel, se trouvent la poissonnerie, la boucherie, la crèmerie, les laitages, les surgelés. Aucun couple avec enfant ne peut en faire l’impasse. Et, effectivement, elle les voit sur sa droite pendant qu’elle remplit son sachet de litchis. « On peut vivre sans la gloire, qui ne prouve rien, être inconnu dans l’histoire, et s’en trouver bien »
Lui pousse le caddie. Elle, elle le suit. La petite ferme la marche. Ils longent ainsi à la queue leu leu les bacs de produits congelés, la tête baissée, sans une parole, sans un rire, sans un geste vers l’autre tels des croyants qui, religieusement, dans un silence pénétré, se suivent pour communier. Pénélope pense au mot « ennui » et pèse ses litchis. Elle a vu qu’ils repartaient dans l’autre sens après l’échec cuisant au rayon congelés où ils n’ont pas trouvé le bonheur, manifestement. Mais c’est l’épouse qui est passée devant cette fois. La mère nourricière reprendrait-elle les rênes ? Pénélope prévoit de se retourner ostensiblement dans leur direction au moment où lui disparaîtra derrière sa femme et les œufs. Elle est presque sûre qu’il va se retourner lui aussi pour la regarder. Et bingo ! Voulait-il évaluer la forme de ses fesses, la finesse de ses jambes ou juste la regarder comme ça pour le plaisir, pour la curiosité, l’envie… ? Ils se regardent droit dans les yeux. Elle a un sourire léger aux lèvres et le regard assuré. Plus que lui, se dit-elle. Le degré de confiance en soi serait-il inversement proportionnel à la puissance et à la taille de la voiture possédée ? Pensée trop facile ! Tiens, du coup, tu ne prendras pas de bananes…quoique, ce n’est peut-être pas si faux…Juste une banane ?… non ? « Mais vivre sans tendresse, il n’en est pas question. Non, non, non, non, il n’en est pas question ».
Pénélope a fini, donc elle se dirige vers les caisses et choisit celle à son extrême gauche. Sur le tapis roulant, elle sort ses quelques courses, dont trois bananes, et rajoute un étui de chewing-gum Hollywood Soft Fresh sans sucres dans un bel étui entre le bleu clair et le bleu turquoise-un étui en plastique tubulaire large que l’on tient bien en mains. Un véritable sextoy de sac à main, se dit-elle. Elle regarde les autres caisses : en toute logique, la famille Cayenne devrait, elle-aussi, passer à la caisse. Mais elle n’y est pas. Le tour de Pénélope arrive, elle salue la caissière. « Vous avez la carte de fidélité ? – Oui, bien sûr ». Pénélope pose son sac à main sur le tapis roulant du côté des articles encaissés et pousse un petit « Ho ! ». Dans le sac, sur le portefeuille, il y a le collant. Elle fait une analyse rapide de la situation : le sac avec le collant a franchi sans biper les deux grandes bornes détectrices, Carrefour Market propose des produits bien plus chers que la concurrence, elle est une cliente régulière, la caissière ne peut pas être pénalisée. Donc, il est urgent de voler le Grand Capital. C’est la lutte finale !… Pénélope saisit naturellement son portefeuille. Elle tend la carte de fidélité, sort sa carte bleue, tape son code, finit de mettre ses courses dans son panier en attendant que le clavier affiche « Reprenez votre carte ». Elle a le cœur qui bat un peu vite avec des visions sordides de geôle, garde à vue, toucher rectal. « Au revoir madame. Bonne journée. – Merci, à vous aussi. » En même temps, elle jubile de sa maîtrise : avoir réussi à étouffer ce vieux réflexe d’honnêteté, c’est une expérience plutôt amusante. Elle se dirige vers la sortie et jette un œil aux autres caisses, soucieuse de dire adieu à son amant. Il est là, il porte la petite fille dans ses bras pendant que sa femme paye et range les courses. Il regarde Pénélope. Elle lui trouve le regard presque suppliant. Que lui réclame-t-il ? Sa bouche ? Sa joie ? Pas sa petite Fiat, tout de même ? Alors, Pénélope lui sourit. Avec tendresse, cette fois.
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