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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Toi

Publié le 23 Février 2012 par Fraise in nouvelles

lune

 

Devant la glace il ajuste son chapeau melon et met ses gants. L’image est celle d’un vieil homme élégant et gentil, qu’on n’arrive pas à imaginer en colère-peut-être ses lèvres douces et larges encore qui dessinent un sourire permanent et son regard bleuté derrière de petites lunettes rondes et claires. Il ouvre et referme délicatement la porte de l’appartement et descend les escaliers avec lenteur. L’ascenseur est installé depuis longtemps mais il n’aime pas cette petite cage métallique. Il prend son temps et suit la courbe gracieuse de la rampe en bois ciré. La concierge frotte le sol du porche. « Bonjour Monsieur Pontevilla ! Vous allez bien ? Il fait encore bien froid ce matin ! » Il la salue aussi en soulevant légèrement son chapeau. « A plus tard ! » Le bruit du boulevard, la lumière blanche et glaciale d’un matin de janvier. Il attend pour traverser et pense qu’il faut aussi acheter des citrons pour le thé d’Elia. Il entre dans la boulangerie de Madame Verdin : « Bonjour Monsieur Pontevilla ! Qu’est-ce que je vous sers ? » Le jeudi le boulanger fait des madeleines et des financiers. Il en prend un peu de chaque pour Elia et pour lui. L’épicier à côté a des citrons sur son étal et, dans la vitrine du fleuriste, une couleur et une forme l’attirent. C’est une azalée rose vif en forme de grand cône. Il ne peut détacher son regard et le fleuriste déjà la roule dans un simple papier kraft « Vous connaissez le secret ? Toujours un peu d’eau au fond du cache-pot. L’azalée n’aime pas la chaleur et adore l’humidité ! » Alberto refait le chemin inverse. « Vous voilà bien chargé dès le matin ! » lance la concierge. « Oh les belles fleurs ! » « Merci ! C’est pour ma femme. Elles vont lui plaire je pense. ». La concierge se fige un moment. « Oh oui. Oui bien sûr ! Bonne journée Monsieur Pontevilla ! » Il prend les escaliers et monte les six étages. Parfois il s’arrête et hume le parfum des madeleines ou regarde un bouton de fleurs. Elles ne sont pas de ce mauve qui avait tant plu à Elia la dernière fois mais il n’y en avait pas d’autres. Et le rose est beau, elle l’aimera sûrement. Il entre dans l’appartement et pose ses courses sur la grande table blanche de la salle à manger. Il accroche son chapeau et son manteau sur la patère. Lune vient se frotter contre ses jambes, il la caresse entre les deux oreilles. Il allume la radio et l’éteint. Il préfère la musique ce matin. Il réchauffe ses mains au-dessus du gaz. L’eau grésille dans la casserole. Il a mis sur la table leurs deux tasses sur leur soucoupe et disposé les gâteaux sur des petites assiettes. Tout est là et tout est beau avec l’azalée royale à l’arrière-plan. Il s’assoit à la table. Il regarde la chaise vide et la tasse à sa droite. Des larmes lui viennent. Lentement. Elia ne viendra pas. Il parcourt des yeux les murs de leur vie : des livres, des peintures, des photographies. Deux vies entières à lire, à comprendre, à réfléchir, à écrire. Et rien pour le consoler maintenant. Pas une ligne.

Lune, elle, est montée sur la table. Elle ronronne très fort et frotte son visage contre le sien. Il pleure en silence et caresse le petit être. Il finit par s’asseoir sur le fauteuil et remet la radio. On y discute au sujet de Baudelaire. Il écoute, vague. Lune s’est mise en boule sur ses jambes. Il ferme un peu les yeux et se réchauffe au soleil de la fenêtre. Elia est là. Elle est assise à la table. Elle contemple l’azalée et la table dressée. Elle ôte le petit dôme doré d’une madeleine et le déguste. « Alberto, tu es merveilleux ! Tu sais ?… Je donnerais toute la littérature pour t’avoir rencontré. Tu le crois ça ? »

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