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FRAISE ET CERISE

Blog de brèves nouvelles plutôt humoristiques fraîchement écrites par deux auteurs : Fraise et Cerise.

Tromperies estivales

Publié le 6 Février 2010 par Fraise in nouvelles

canapé « Il semblait savoir pourquoi [mes livres]

ne marchaient pas. « Plus de sexe, conseillait-il.

Du sexe brutal et des bagarres sexy. »

"Poison" dans Le phare de Monhegan,

Richard Russo


 

 

Première rencontre par une soirée humide du mois d’avril. Il lui allume sa cigarette sous l’auvent du bistro. Elle échange des propos banals avec lui. Elle sent une tension agressive de sa part, à lui. Quelque chose qui lui permet de dire « Ouais, c’est facile quand on est mignonne ! » Elle rejoint ses amis à l’intérieur. Parfois elle guette son regard qui la recherche régulièrement. Il quitte le comptoir en lui envoyant un baiser. Elle n’y répond pas et se moque de sa propre satisfaction idiote.

Deux mois plus tard, elle le croise dans le même bar. Les tables sont à l’extérieur. La soirée est douce. Ils se saluent. Elle lui dit qu’elle est heureuse de le revoir. Il lui propose de se joindre à sa table. Elle accepte. Il tient un livre qui passe entre quelques mains. Un livre d’aphorismes désenchantés sur la vie, l’amour, l’amitié…Quelques lectures à voix haute provoquent des commentaires amusés, des rires. Il reçoit de réguliers coups de fil de celle qu’elle comprend être sa compagne et la mère de leur bébé. Vraiment pas le temps de se raconter une histoire ! Mais, tout de même, un certain bien-être à être là. Et à lire dans son regard du désir pour elle. Il lui glisse qu’« elle » a des « accès de jalousie de petit Scorpion ». Elle trouve la phrase et le ton tellement méprisants et stupides qu’elle ne peut s’empêcher de le laisser paraître-un sourcil qui monte, un regard qui se durcit. Il lui dit : « Je plaisante bien sûr ! » sur un ton faussement assuré. Elle reprend un verre et discute avec d’autres à la table. Elle se lève pour rentrer chez elle. Il insiste pour la raccompagner jusqu’au parking souterrain où elle s’est garée. Elle accepte et lui propose alors de le déposer à sa moto. Dans la voiture, il y a un escabeau qui dépasse au-dessus du siège passager. L’obstacle ne l’arrête pas. Il est obligé d’arrondir son dos et de baisser la tête. La situation lui paraît à elle plutôt cocasse et un peu ridicule. Il insiste pour avoir son numéro de téléphone. Elle le lui écrit sur un journal qu’il a entre les mains et lui dit : « Rentrez chez vous. » Il rit. Peut-être vexé par sa voix trop assurée et ses paroles maternelles. Il lui demande s’il peut goûter à ses lèvres qui l’attirent. Il se baisse pour ne pas se cogner à l’escabeau. Elle le laisse faire. Elle trouve son baiser médiocre, sa langue trop lourde. Il descend de la voiture. Elle ne dit rien. Elle roule et entend sonner son téléphone. Une fois arrivée, elle écoute le message qu’il lui a laissé. Elle perçoit l’affolement gauche du désir dans sa voix.

Les jours passent. Il lui envoie des textos. Certains sont drôles. Elle y répond pour occuper un vide sans doute, par plaisir aussi, plaisir facile de s’inscrire à distance dans le désir de quelqu’un. 

Une après-midi de canicule, il lui demande ce qu’elle fait. Elle se protège du soleil. Lui arrive-t-il de recevoir chez elle ? Rarement. Elle l’invite à passer. C’est ce qu’il veut. Elle a les mains froides et elle rajoute un peu de maquillage et, très légèrement vêtue, elle lui ouvre la porte. La chatte s’est vite reculée vers la véranda. Il se déshabille et elle note qu’il ne porte pas de slip sous son jean ce qui la fait rire intérieurement. Choisissant de bien honorer le contrat tacite, elle pratique la plus appliquée des fellations : variation du rythme, du dosage de salive, de la surface sucée, de la pression exercée. Elle entend ses « oooh !» qu’elle trouve un peu ridicules mais finalement plutôt flatteurs. Quand il pense à elle, elle s’accorde une jouissance rapide. Du regard, elle suit Andrée qui traverse la chambre sur ses pattes de velours.

Elle a fait du café pendant qu’il se douche. Elle ne lui parle pas. Elle le voit partir avec plaisir. Andrée réintègre une place qu’elle aime, le coin gauche au fond du lit.

Elle ne répond ni à ses appels téléphoniques ni à ses textos. « Si je n’étais un gentleman, je serai passer vous violer cette nuit. » Elle finit par envoyer un mail avec son adresse professionnelle, par politesse, se dit-elle. Il s’invite régulièrement chez elle : « Etes-vous chez vous ce soir ? », « Je passe cette après-midi. Vers 17h30 ? ». Elle répond qu’elle est trop occupée. Sa résistance ne l’alerte pas.

Par une fin d’après-midi, elle finit par lui dire, agacée : « Oui, si vous voulez. Passez ! ». Elle s’est assise sur un fauteuil du salon. Il s’est installé sur le canapé. De tout son long. Les contreforts de ses chaussures sur l’accoudoir. Comme chez lui, se dit-elle. Andrée, dans un silence élégant, a sauté depuis le haut de l’armoire et s’est éclipsée.

Il lui parle. Elle s’ennuie.

Il essaie de provoquer un rapprochement sensuel entre eux. Elle le repousse.

Il devient agressif :  « Vous verrez. Je peux mettre le mot fin ! »

« Fin à quoi ? » lui dit-elle d’un ton doux.

« Adieu, adieu ! Vous verrez ! J’en suis capable ! » dit-il en se ruant dans le couloir de la résidence.

Elle referme lentement la porte.

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