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- Tu te souviens du texte de Nathalie Sarraute à propos de son expérience au jardin du Luxembourg 1 ?
- Oui, bien sûr, tu veux parler de cet extrait d'Enfance où elle a l'impression de communier avec ce qui l'entoure ? C'était comment, déjà... ? « Quel mot pourra saisir ce qui se passe, là... ? ». Je ne suis pas sûre de citer exactement... Je me souviens qu'il y a une personnification des mots : ils s'avancent et se font recaler les uns après les autres. « Extase ? », trop religieux. « Béatitude » ? Trop gnangnan. Et, finalement, elle retient le mot « vie », « tout simplement ».
- Voilà. Eh bien, Jean-Michel Maulpoix évoque ce texte sur son site 2. Pour lui, que Sarraute cherche UN mot prouve qu'elle n'est pas poète. Il lui aurait fallu en employer plusieurs, les associer, les combiner, les faire se répondre pour approcher de plus près ce « quelque chose ».
- C'est une bonne définition de la poésie...
- Oui, mais sur le dos de Nathalie Sarraute : il prétend qu'elle échoue dans sa tentative de partager cette expérience.
- En effet, c'est injuste : je ne parlerais pas d'échec. Tu ne trouves pas qu'elle réussit à nous faire comprendre ce qui s'est passé ?
- Je crois que, pour Maulpoix, il ne suffit pas de comprendre, il faut aussi ressentir. Mais tu as raison, ça marche !
- D'ailleurs, elle combine des mots : tous ceux qui s'avancent et qu'elle rejette sont des tentatives d'approche et nous permettent de mieux saisir. Et puis, il y a le début du texte , ce mouvement qui va des massifs de fleurs à elle et réciproquement. Elle le dit beaucoup mieux que ça et c'est très suggestif.
- Oui, je ne vois pas au nom de quoi on pourrait exclure cette page de la poésie.
- Bah, peu importe l'étiquette, du moment que ça fonctionne...
1. " Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu'encore quelques instants ce qui m'est arrivé... comme viennent aux petites bergères les visions célestes... mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant...
J'étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m'avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l'un d'eux, un gros livre relié... il me semble que c'étaient les Contes d'Andersen.
Je venais d'en écouter un passage... je regardais les espaliers en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d'un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l'air semblait vibrer légèrement... et à ce moment-là, c'est venu... quelque chose d'unique... qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d'une telle violence qu'encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand amoindrie, en partie effacée elle me revient, j'éprouve... mais quoi ? quel mot peut s'en saisir ? pas le mot à tout dire : «bonheur», qui se présente le premier, non pas lui... « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu'ils n'y touchent pas... et « extase »... comme devant ce mot ce qui est là se rétracte... « joie », oui, peut-être... ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit, me déborde, s'épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l'air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d'ondes... des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ? ... de vie à l'état pur, aucune menace sur elle aucun mélange, elle atteint tout à coup l'intensité la plus grande qu'elle puisse jamais atteindre... jamais plus cette sorte d'intensité-là, pour rien, parce que c'est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse l'air qui vibre... je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi. "
Nathalie SARRAUTE, Enfance
2. http://www.maulpoix.net/Sarraute.html
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