Lundi 29 juin 2009

C'est une salle de bains blanche. Des pompons rose gansent le rideau en éponge blanche de la fenêtre opaque. Un grand miroir ovale, flanqué de chaque côté d'une applique en faux cristal taillé, s'incline légèrement au-dessus du lavabo blanc à colonne. Aucun objet de salle de bains n'est visible. Une armoire à trois portes et deux tiroirs permet de tout cacher.

Hélène est une petite fille blonde et maigre à la peau très blanche. Elle a de grands yeux verts et les ongles rongés au sang. Elle se gratte le cuir chevelu. Sa mère lui saisit brutalement la tête : « Qu'est-ce que tu as encore là dedans ? Tu n'as pas ramené des poux au moins ? » Hélène ne répond pas. Elle a la tête durement appuyée contre l'estomac de sa mère. Elle sent ses longs doigts maigres qui fouillent dans ses cheveux. « C'est encore tes fichues plaques qui reviennent. Il va encore falloir te mettre ce produit jaune qui salit toutes les serviettes ! Mon dieu, mais c'est pas vrai ! Mais qu'est-ce que c'est que ces oreilles ? » La mère hurle : « Mais c'est pas vrai celle-là qui ne se lave pas les oreilles ! Mais tu n'as pas honte ? » Elle prend un gant de toilette dans l'armoire le mouille et l'enduit de savon. Hélène n'a pas bougé. La mère saisit à nouveau sa fille et lui penche la tête et frotte l'oreille gauche avec vigueur. Elle fait de même avec l'oreille droite. Elle rince à l'eau bien chaude. Hélène ne dit rien. « Allez, file maintenant ! » Hélène s'en va.

C'est une salle de bains entièrement carrelée, blanche et rose, sans fenêtre, aux placards encastrés. C'est le jour où la mère nettoie l'étage des enfants. Elle a aspiré toutes les moquettes et nettoyé les sanitaires, la baignoire et le lavabo. « Mais qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes ? » Elle est devenue rouge et elle crie « Hélène ! Hélène ! Qu'est-ce que c'est que toutes ces serviettes hygiéniques dans la poubelle ? » Hélène a quatorze ans. Elle voit sa mère descendre l'escalier. Elle ne soutient pas son regard et en baissant les yeux murmure : « C'est moi, c'est moi. Mais, c'est rien, c'est rien. » La mère continue à descendre, la poubelle à la main. Sans un mot.

Dans la salle de bains blanche et rose entièrement carrelée, le miroir ovale a un tour de bois peint dans un dégradé de mauve et la porte ne ferme pas à clé. Hélène lave son buste. Elle n'a pas entendu la porte s'ouvrir. Elle voit la tête de son père, un homme au long nez et aux lèvres très fines, comme celles de sa femme. Elle repousse la porte. Mais il y a une force adverse puissante et un ordre crié « Mais, montre, montre ! » Hélène ne parle pas. Pas un son dans la gorge. Toutes ses forces sont dans ses bras. Elle tient la porte fermée avec une énergie qu'elle sent surhumaine. Plus rien. Hélène s'habille et se gratte dans la tête.



Hélène est une aimable et efficace pharmacienne de trente deux ans. Elle est la préférée de toute la clientèle âgée. « Elle est tellement gentille et dévouée. C'est un ange, cette petite ! » Depuis plusieurs mois, elle vit la plupart du temps dans la maison de son ami. Elle y a quelques rares affaires à elle : une tasse dans laquelle elle aime prendre son thé, des habits sur cintres, à l'étage, en bout de penderie, quelques livres et magazines. Ce soir, il y a du monde autour de la table. Une quinzaine de personnes bavarde et rit. Hélène est assise. Les autres femmes se dévouent volontiers pour débarrasser et changer les assiettes. Elle est lourde de nourritures et d'alcools comme souvent ces derniers temps. Elle va vers la cuisine pour prendre du sel et dit doucement à son ami : « Oh, tu fais fondre le chocolat avec de l'eau ? C'est encore meilleur, tu sais, avec du lait. » Il répond immédiatement : « Ne m'emmerde pas ! Je fais comme je veux. Et ne touche à rien ! » Elle retourne s'asseoir. Une morsure dans le cœur. Avec la musique, personne n'a dû entendre. « Comme c'est bon ! » Tout le monde se délecte. Assis à côté d'elle, il lui prend la main. Il l'embrasse. Les alcools se répandent dans le corps d'Hélène. Elle se sent lourde. Elle se gratte dans la tête. Certains invités partent. Elle monte discrètement se coucher.

Il finit de laver un verre. Elle descend, prête à partir pour se rendre à la pharmacie. « T'en fais une drôle de tête. Qu'est-ce qu'il y a, chérie ? » Dans un murmure, elle répond : « Rien. » Il crie : « Mais, tu ne peux pas parler plus fort, non ? On dirait qu'il y a un mort ici ! »  Elle a sursauté. « Et pourquoi tu as laissé la poubelle, là, hier ?  C'est pour me montrer que tu l'as vidée ? » Hélène prend la poubelle et sort de la maison. « Et, tu ne peux pas me répondre, bordel ? »




« C'est à  partir de là que j'ai su que je ne reviendrai plus. » La dame en face d'elle ne dit rien. « Depuis le début avec lui, j'étais comme dédoublée. Je savais que ça ne pouvait pas fonctionner vu son comportement mais je sentais qu'il m'aimait vraiment et ça me faisait tellement de bien. Et je l'aimais aussi...malgré... A chaque fois qu'il m'humiliait, j'étais paralysée comme avant... Je me revoyais, enfant, incapable de parler. Je me voyais même en cours de sport incapable de tourner autour de la barre asymétrique. Vous voyez de quoi je parle ? Quand il faut basculer en avant. Même le prof de sport m'avait fait descendre. Il avait dû être impressionné par ma blancheur de cadavre. Depuis plusieurs mois, je me demandais combien de temps encore j'allais tenir ...mendier de l'amour en quelque sorte. Je pensais souvent à cette phrase de Françoise Giroud : « Quand on a peur, on est faible. » C'est horrible d'avoir peur de tout... » Hélène a les yeux pleins de larmes.

-Mais, vous n'avez pas peur de tout, Hélène ! Vous avez juste peur de vivre seule, une peur complètement pathogène due à une mère totalement morbide... »  Elle soupire et se tait. Elle sourit.

« Vous vous rendez compte : j'ai mis trente deux ans à dire stop !

-Et tous ceux qui n'ont jamais compris, Hélène ?  »

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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Samedi 27 juin 2009

« Est-ce que vous avez une liste des élèves ? »

Le visage de l'agente d'accueil est partagé entre le sourire d'accueil et la contrariété.

« Parce que l'établissement est fermé, aujourd'hui, on prépare les salles pour le bac et les élèves n'ont pas le droit d'entrer, alors il nous faut une liste pour pouvoir contrôler qu'ils ont bien rendez-vous avec un professeur. »

Elle me montre un feuillet imprimé où figurent des noms et prénoms soigneusement alignés.

« Madame Larue, par exemple, m'a remis dès hier une liste des élèves qui viennent passer un oral blanc . Vous voyez, nous avons tout : les noms, la classe, les horaires... C'est cela qu'il nous faut. »

J'explique que les miens ne viennent pas pour un oral blanc, mais pour des révisions collectives. Je n'ai inscrit personne, je n'ai aucune liste d'élèves, je leur ai simplement dit que venaient ceux qui voulaient.

Le sourire agrafé sur les lèvres se met à vaciller. Je suis en train d'infliger un stress majeur à cette fonctionnaire qui a des consignes strictes.

« Désolée, quand j'ai demandé une salle à l'administration, hier, on ne m'a pas précisé qu'il fallait une liste des élèves. Vous savez ce qu'on va faire ? Je vais les faire entrer moi même sous ma responsabilité. »

Hum, ça n'a pas l'air de suffire... Le sourire reste douloureux. C'est qu'il faut des noms, il faut une liste. Devant l'air malheureux de notre brave concierge, je me sens prise d'un élan de générosité :

« Et puis, tiens, je vais vous faire une liste des présents. Vous avez un papier et un stylo? ».

Je griffonne à la hâte les prénoms et patronymes des adolescents qui m'attendent dans le hall.  Solange Vannet, Renaud Thomas, Sofia Laïda, Emilie Zalkiewak, Thibault De Paolo, Sofien Chelti...  A quoi sert cette liste si je fais moi même entrer les élèves ? Laura ...  Merde ! Quel est le nom de famille de Laura, déjà ? « Perrin » ? Non, Laura Perrin est une de mes élèves de 2nde... « Waltan » ? Non, Laura Waltan est une de mes latinistes. Zut et zut, ma mémoire flanche, impossible de me rappeler comment se nomme cette Laura-là. Je suis obligée d'interpeller la lycéenne la plus proche de la loge.

« Eh, psttt ! »

« Oui ? »

« Laura, quel est son nom de famille, déjà ? »

« Moron ».

« Ah oui, merci .»

Ignorant le sourire moqueur de ma jeune disciple, je complète ma liste et la remets à l'agente, qui s'en saisit sans enthousiasme.


Nous gravissons les escaliers, je réfléchis à la synthèse que m'a demandée Sofien : quels sont les principaux défauts que j'ai constatés lors des oraux blancs ?


 Nous nous installons dans la salle 527 et je commence :

                « Lors des oraux blancs, j'ai constaté deux défauts majeurs... Le premier consiste à réciter l'analyse faite en classe sans... (ici, doctes conseils à la pelle)

Mon auditoire est réduit, aujourd'hui, et attentif comme jamais. Je ne reconnais pas ma classe de 1ère 10. Certains doivent être bien étonnés que quelqu'un d'entre eux ait pu me réciter un cours. Même Thibault, surtout Thibault, qui s'est absenté durant tout le 3ème trimestre, semble boire mes paroles. C'est bien la première fois de l'année ! J'espère qu'elles lui serviront. Je continue.

« Eh bien, je vous rappelle que si vous vous  bornez à reprendre textuellement ce que nous avons dit en classe, sans tenir compte de la question, vous ne respectez pas la consigne et ... (conseils, mises en garde, rappels...) Nous allons faire un exercice de révision à partir des exemples de questions que je vous ai donnés. Vous avez la feuille ?»

Thibault n'a rien, il est venu les mains dans les poches. Il s'empare du document que Sofia vient d'extraire de son classeur.  Elle proteste à grands cris. Oui, pas de doute, c'est bien la 1ère 10 !

« Allons, du calme,  prenons la 1ère question... (injonctions magistrales diverses)»


C'est un exercice que nous avons déjà fait. Ils se trompent tous, même les meilleurs, dissocient fond et forme, conçoivent des plans boiteux, que je rectifie. Ça promet ! Pourvu qu'ils retiennent tout de même un peu mes doctes conseils et injonctions diverses...


 « Le deuxième gros défaut que j'ai remarqué, c'est en quelque sorte le contraire : l'élève cherche à... (récit des désastreuses tentatives de l'élève) Cela manque de contenu parce que cela manque de révisions. »

Là, Renaud et Sofien se reconnaissent.  Ils arborent le sourire un peu confus de ceux qui n'ont pas encore ouvert leur classeur de français.


« Ce qu'on vous demande, c'est d'utiliser les éléments d'analyse pour les adapter à la question qui vous est posée...  ( éloge discret des doctes analyses effectuées durant l'année)  Je vous rappelle qu'on vous attribue dix minutes pour développer votre réponse. On peut en dire, des choses, en dix minutes ! Si votre exposé ne dure que 4 minutes, c'est que vous n'avez pas suffisamment argumenté. »


Ce sont des bases que j'ai expliquées plusieurs fois pendant l'année, exemples et exercices à l'appui. Qui d'entre eux s'en souvient ? Emilie, peut-être. Je fais un métier de Danaïde...


On passe aux révisions pour l'entretien. Je leur ai, là aussi, donné un polycopié avec des exemples des questions. Je réponds aux demandes, rappelle des notions, Sofia prend des notes à la hâte, sans me demander de répéter. J'en déduis qu'elle appréhende les épreuves...


Les minutes passent, la sonnerie de 11h retentit, un CPE passe la tête dans l'entrebâillement de la porte : « Vous avez terminé ? Parce qu'on a besoin de préparer la salle... ». Je commence à dire que nous allons effectivement partir, Emilie m'interrompt : « On ne pourrait pas continuer ? J'ai encore des questions à vous poser. »

Pas de problème, on continue, mais où ? Le CPE nous suggère d'aller voir l'agent responsable du laboratoire de physique, qui nous ouvre une salle. Paillasses couvertes de graffitis, grosse machine bizarre dans un coin, qui bourdonne fort. On dirait une espèce d'armoire à purifier les ustensiles. Elle doit leur envoyer de sacrées ondes !


On continue.

« Bzzzzzzz » , bourdonne la machine. «  Installez vous, dis-je,  et  Bzzzzzzz  dites moi un peu vos questions. » Bzzzzzzz

Drrrrîîîng !

Sonnerie de téléphone (un modèle ancien), le préparateur répond, là, juste à côté, en criant pour couvrir le bruit de la machine.

« AH, JE NE CROIS PAS ! PERSONNE NE M'A RIEN DIT. ATTENDEZ ! JE VAIS DEMANDER A LA PROF QUI EST LĀ. OUI, J'AI DES ELEVES QUI REVISENT LEUR FRANÇAIS EN SALLE DE PHYSIQUE... »

Il passe la tête par l'embrasure et me demande si les 2ndes ont cours pendant la durée des épreuves. Non, les cours sont suspendus jusqu'à jeudi prochain. Au téléphone, c'est un prof de physique qui veut préparer une expérience pour demain avec ses 2ndes... Eh bien, il devra attendre la semaine prochaine.

Bzzzzzzz « Reprenons. La diérèse, c'est lorsqu'on prononce deux..  Bzzzzzzz (définition, explication, analyse des effets, entrecoupées par les bourdonnements de la machine bizarre)...  Bzzzzzzz et ça permet d'insister sur le mot. » Bzzzzzzz


Midi approche, heureusement, ça devient pénible, ici ! Thibault en a assez, ça se voit. Mais Emilie sait que ce sont les dernières minutes de cours avant le bac. Ensuite, il lui faudra se débrouiller seule. Elle exprime sa peur, dit qu'elle n'osera pas prononcer un mot devant l'examinateur.  Je tente de la rassurer : Bzzzzzzz « avec moi, tu parlais sans crainte ! Bzzzzzzz  Et tu as bien réussi !» Bzzzzzzz


-          Bzzzzzzz Oh, mais vous, vous êtes ma prof ! Bzzzzzzz Et j'ai trop peur de tomber sur un bon pr... , je veux dire un Bzzzzzzz prof qui note sévèrement... Bzzzzzzz

-           

DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG ! DRÎÎÎÎNG !


La sonnerie de 12h vient de retentir. Je ne réagis même pas à l'insulte involontaire. Je suis fatiguée. Qu'Emilie se déprécie elle-même au point de croire qu'un professeur digne de ce nom ne pourrait que la sacquer, ce n'est plus mon problème.


Je suis fonctionnaire, après tout, et c'est sonné!

Par Cerise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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