Mardi 27 octobre 2009

                                                                             Ce matin, j’ai acheté un DVD intitulé « Nettoyage à sec ». Curieusement, aucun nom de réalisateur ni de comédien n’est mentionné sur la pochette. Je pensais assister aux aventures d’un tueur à gages, mais il n’en est rien : il s’agit d’une création d’avant-garde, jouant sur la provocation : une douce voix d’hôtesse de l’air annonce « Le nettoyage commence ». Vous ne voyez rien, le noir. Il se passe quelques secondes et la voix reprend : « Le nettoyage est terminé ». C’est original, mais pour un DVD à 8 euros et des poussières, c’est un peu frustrant…


            Le disque propose deux productions plus longues sous le titre de « Tests  images et sons ».


La première, en images de synthèse, vous transforme en un œil cosmique qui contemple successivement, à la vitesse de l’éclair et au son d’une flûte andine, Saturne, Mars, la Terre. Vous n’avez pas le temps d’admirer notre planète bleue, vous plongez dans un  océan où des bulles parfaitement sphériques s’élèvent à la queue leu-leu. Votre voyage vous emmène ensuite aux abords d’un lagon orné de colonnes, colonnes que vous scrutez sous toutes les faces, en long, en large, en travers, avant de prendre un peu de recul et de vous aviser que des silhouettes humaines vêtues de pagnes se dressent majestueusement à l’horizon. L’ensemble est beaucoup moins original que « Nettoyage à sec », avec une esthétique très convenue. On peut apprécier néanmoins les références  implicites à Baudelaire.

La seconde production, tout aussi conventionnelle dans son esthétique, joue sur de nombreuses ellipses. Elle nécessite un effort d’interprétation. La  séquence initiale campe le décor : un lagon, un ponton de bois lavé, orné de sphères lumineuses. Apparaît une vahiné qui s’avance langoureusement sur les lattes mouillées, se penche au dessus d’une sphère, s’y accoude avec un sourire mélancolique, d’abord d’un coude, puis des deux, relève la tête, tourne lentement son visage vers l’horizon marin. Elle semble attendre quelque chose. Puis elle fait encore quelques pas en ondulant des hanches, s’accroupit au bord du ponton, incline le buste et scrute le fond des eaux. Qu’y cherche-t-elle ? La caméra opère alors un panoramique et nous assistons à l’approche d’un hors-bord. On en distingue mal les passagers. Amis ? Ennemis ?

La séquence suivante commence par un coup de théâtre : en gros plan sont présentés deux seins,  aréoles cachées sous des tranches de goyave. On s’attend à une suite érotique, mais un travelling arrière nous détrompe : il ne s’agissait pas des seins de la vahiné, mais de ceux d’une poupée en bois grossièrement façonnée, que la jeune fille agite devant la caméra en s’esclaffant. Elle montre du doigt le jouet, puis se montre elle-même, voulant sans doute manifester par là que l’objet lui appartient. Dès lors, nous comprenons mieux le personnage : cette jeune beauté a visiblement souffert de traumatismes qui ont entravé  son évolution intellectuelle et affective. On comprend également que la mélancolie de la malheureuse était due à la perte de sa poupée, poupée qu’elle cherchait vainement dans les eaux claires du lagon ; les visiteurs lui en ont apporté une nouvelle, rapidement confectionnée dans une île voisine. La fin se veut dramatique : deux nageurs affublés de masques de plongée longent le littoral en battant frénétiquement des pieds, sans doute à la recherche de la deuxième poupée. Vont-ils la retrouver ? On devine qu’on nous propose ici une historiette cyclique, mais quel en est véritablement l’intérêt ? Où est la hardiesse du  premier court métrage ?


Bref, un DVD globalement décevant, dont la pochette demanderait à être complétée.

 

Par Cerise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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Mardi 8 septembre 2009

« Entrez, entrez ! »

Paul a réintégré son fauteuil et sourit largement à Richard qui s’avance et choisit le fauteuil de droite, côté fenêtre. Il est bien plus grave que tout à l’heure comme si l’entrée dans le cabinet, les quelques mots à madame Berger pour dire que le docteur l’attendait avaient suffi à assombrir ses pensées. Paul se concentre et l’encourage d’un sourire bienveillant :

« Je vous écoute. »

Richard bafouille un peu :

 « En fait, j’ai plein de choses à vous dire, des trucs différents, mais il y a quelque chose qui me travaille plus que le reste. C’était il y a quelques jours. En fait, c’était mardi soir, tard. J’étais chez moi et je regardais la télé sans la regarder. Je zappais et je suis tombé sur une émission avec un type qui parlait et il a dit une phrase qui m’a parlé et du coup je suis resté scotché à écouter. Je le connaissais pas mais il était vieux et la journaliste qui l’interviewait c’était Christine Ockrent. Elle, je l’ai reconnue. Et c’était fou parce que je me suis senti happé par les paroles du type. Il parlait de sa mère et il pleurait presque. Il disait en gros qu’elle était magnifique, douce, aimante. Qu’elle lui chantait des chansons, que parfois il faisait croire qu’il était malade pour pouvoir rester avec elle, dans ses bras. Après, il a parlé de son père comme d’un homme admirable, généreux qui s’occupait toujours des autres, qui aimait partager. Et moi, je me suis effondré en larmes. Vous voyez ? J’ai pleuré tellement j’étais bouleversé. »

Richard ne regarde pas Paul. Il perd son regard dans le stéthoscope posé à l’angle du bureau. Paul réalise que Richard a visionné la même émission que lui. Il est à la fois surpris et content. Un pdg d’une grosse boîte qui aime la bouffe, le foot et l’after peut aussi regarder Elie Wiesel interviewé par Christine Ockrent. Et c’est plutôt heureux.

« Et vous avez compris ce qui vous faisait pleurer ? 

-Bah, ça m’a fait penser à mes parents. J’ai pris en pleine gueule que je ne pourrai jamais parler comme ça de mes parents. Ma mère était rude, dure. Je ne me souviens pas qu’elle nous ait jamais pris dans ses bras, mon frère et moi. Et puis, mon père, c’est sûr, il a créé la boîte et c’était un bosseur. Mais il s’en foutait complètement de nous. Il n’a jamais passé du temps avec nous. Jamais on n’a construit ensemble une maquette. Jamais on n’a joué au foot ensemble. »

Paul écoute attentivement Richard et hoche la tête. Il laisse le temps d’un silence entre eux.

Richard reprend : « Vous comprenez, je me suis senti tellement malheureux, encore plus seul. J’étais anéanti. »

Paul acquiesce à nouveau de la tête. Richard a repris le stéthoscope comme point d’appui. Le docteur lui dit très doucement : « Je crois que c’est vraiment bien que vous ayez pleuré. Vous avez commencé à sortir quelque chose. Vous comprenez ce qui se passe ? »

Richard lève des yeux interrogateurs.

« Je pense que vous entamez le deuil de votre père et de votre mère. Ils sont encore en vie ?

-Mon père est mort d’une crise cardiaque, il y a quatre ans et ma mère s’est barrée en Espagne. On ne se contacte jamais. »

Paul opine.

« Je crois que vous vous êtes construit avec un père et une mère plutôt insensibles, en tout cas, sans aucun degré de présence, ce qui a été insupportable pour vous en tant qu’enfant et qui le reste évidemment encore maintenant. Cette émission vous a renvoyé tout ce que vous auriez voulu que votre père et votre mère soient et qu’ils n’ont jamais été et qu’ils ne seront jamais. »

Richard articule d’une voix atone :

« Ouais. C’est ça. »

Paul soupire et laisse encore une fois le silence parler dans le cabinet. Qu’est-ce que je peux lui dire de plus ? Que c’est dégueulasse de débuter dans la vie sans bons parents ? Que, hélas, on ne délivre pas de permis de natalité ? Qu’il faut jouer sa vie avec les cartes que le hasard nous a données ? Je ne sais pas.

Paul tente tout de même une question :

« Et votre frère ? »

Richard sourit aussitôt :

« Oh, Pierre ? Il est génial ! Il vit au Canada actuellement. C’est un artiste : il est peintre. Je l’adore, mais on ne se voit pas souvent, forcément.

-Je comprends. Vous aimez ce qu’il peint ?

-Oh, oui. C’est super. J’y comprends rien, mais je trouve que c’est beau. J’ai des toiles de lui chez moi. Je vous en montrerai un jour.

-Volontiers », sourit Paul.

Richard recherche le stéthoscope du regard. Paul attend silencieusement, ses pensées flottant dans la pièce. La luminosité faible à l’extérieur rend terne le beige des murs.

Dans un souffle, Richard dit :

« Elle me manque, docteur. 

-Je sais, monsieur Cipron… Je le sais. »

Par Fraise - Publié dans : nouvelles - Communauté : libre inspiration
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